A comme Arabes

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

A

ARABES

« Vous, c’est différent: vous n’êtes pas arabes ». Et, au choix, on nous disait ensuite: « vous êtes Libanais », ou « vous êtes chrétiens », ou « vous êtes éduqués ». Dans nos premières années en France, lorsque nous avions lié amitié avec des gens, c’est cette phrase que je me rappelle avoir entendu le plus souvent.

C’était le début des années 70, l’Indépendance de l’Algérie et 1962 n’étaient pas loin, et, héritage colonial, un racisme anti-arabe sévissait encore. Et ce « vous, vous n’êtes pas arabes », qui se voulait rassurant, effrayait la petite fille que j’étais: et si nous avions été arabes, aurions-nous été aussi bien accueillis? Ou plutôt: s’ils savaient que nous sommes arabes, seraient-ils aussi gentils avec nous, tous ces amis, ces voisins, ces commerçants?

Lorsque j’avais 10 ans, mon cousin Rami, du même âge, me l’avait bien rappelé: « Toi, tu es arabe, tes ancêtres étaient bédouins, ils vivaient sous la tente, avec les chameaux », ne cessait-il de me répéter, un été où, revenus à Beyrouth en vacances, j’étais fière de ma nouvelle identité de petite Française – habillée mode et parlant avec l’accent français – les deux signes, le vêtement et le parler, pour les émigrés de retour au pays, qu’ils ont abandonné une partie de leur ancienne identité pour se fondre dans la nouvelle.

Au début des années 70, dans notre petite banlieue résidentielle de l’Essonne, Viry-Châtillon, il n’y avait guère d' »immigrés » – le mot même était peu employé. Mes sœurs et moi étions les seules en classe à avoir un nom de famille arabe, même si certaines de nos amies s’appelaient Lopez, Garcia, ou Coratello.

Mais, outre cette phrase sournoise du « vous n’êtes pas arabes », le racisme anti-arabe nous l’avons quand même vécu au moins une fois verbalement. Nous vivions fenêtres ouvertes en été, comme au Liban, et cet été-là nous avions reçu la visite de ma grand’mère, d’un oncle et d’une tante: l’une des chambres d’enfants avait été transformée en dortoir pour nous les filles, avec des matelas par terre, car on dort souvent par terre en Orient – jusqu’au Japon. « Regardez ces arabes qui campent dans leurs chambres! », avait alerté Madame Dupin, voisine d’en face dans cette résidence bourgeoise, ce qui nous avait tous les six profondément blessés, impuissants, et révoltés.

Car, sans en parler entre nous, nous savions que Madame Dupin n’avait pas le niveau d’études universitaires de ma mère, que Monsieur Dupin n’avait pas la culture de mon père, que ni l’un ni l’autre n’avaient jamais porté les robes du soir somptueuses ou les smokings élégantissimes que mes parents avaient porté dans leurs soirées mondaines dans les pays « arabes » dont nous venions, nous savions, mais n’osions pas même le formuler à nous-mêmes, que nous étions porteurs d’une histoire plus riche que ce mot réducteur d' »arabe », que mon grand’père maternel avait avait effectué ses études de chirurgie dentaire aux Etats-Unis au début du siècle, que mon grand’père paternel était docteur en droit et parlait les 6 langues de la méditerranée ottomane sous laquelle il était né, bref nous savions que nous venions d’une famille respectable et respectée là où nous vivions avant, connue de tous, enracinée, établie.

Il m’arrive souvent, lorsque je croise un Malien en boubou de bazin somptueux, une Ivoirienne en ensemble africain à la coupe sophistiquée, ou un jeune Kabyle des banlieues au regard bleu et fier, de me dire qu’ils sont peut-être, tout marginalisés qu’ils sont sur le marché du travail français, dans leur recherche d’un logement, ou dans la bonne société d’ici, les descendants d’une famille illustre au pays, lignée de griots respectés, famille de commerçants aisés, fils de montagnards propriétaires de troupeaux, tous obligés un jour, par l’Histoire, dont l’un des visages s’appelle économie, à s’expatrier.

Et je sais que Madame Dupin est probablement, depuis ce temps, partie dans un hôtel-club pour une semaine de vacances au Maroc ou en Tunisie*, ou bien est partie visiter l’Egypte ou la Jordanie, et a trouvé sur place les gens « tellement gentils ». Des Arabes, qui ont édifié jadis ces temples pharaoniques qu’elle a admirés, lui ont préparé ces plats raffinés qu’elle a dégustés, ont brodé si délicatement la jolie djellaba qu’elle a rapportée.

Et Mme Dupin ne sait pas qu’il leur arrive souvent, à ces Arabes qui lui ont offert ces si belles vacances, les soirs d’été, de monter leurs matelas sur la terrasse, pour le plaisir de s’endormir à la fraîcheur du soir, la tête dans les étoiles, baignés par la lune, par terre les uns à côté des autres, comme les Arabes le font depuis la nuit des temps, dans le désert ou les campagnes chaudes, et même dans les villes étouffantes aujourd’hui. Elle ne sait pas que cette « gentillesse » qu’elle a tellement appréciée chez ces gens-là, s’exprime aussi, et avant tout, envers les membres de sa propre famille, étendue jusqu’à la tribu, que l’on préfère recevoir chez soi, en nombre, quitte à dormir par terre, que les laisser à l’hôtel, ou ne pas les recevoir du tout, comme il semble que ce soit la règle chez elle.

*Le Maroc est devenu, en 2004, la première destination de vacances des Français, après la France, et la Tunisie est une destination très prisée des Français aussi.