A comme Andalousie

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

A

ANDALOUSIE

Il est de bon ton d’exprimer de la nostalgie par rapport à l’époque heureuse de l’Andalousie. Coexistence pacifique entre les trois religions, merveilleuse tolérance, chrétiens juifs et musulmans unis, Felix Andalusia, alleluiah.

Pourtant l’Andalousie est là. A Paris. A New York. A Toronto. A Sao Paulo. A Londres. A Berlin. Mais aussi à Châteauroux, à Châlon-sur-Saône, à Bourg-la-Reine, et partout en France, et dans de nombreux pays, au Nord comme au Sud, qui accueillent des migrants, pauvres exilés ou riches expatriés.

Car jamais dans l’histoire de l’humanité comme depuis le XX° siècle, les peuples n’ont autant migré. Jamais auparavant, des hommes et des femmes venus d’horizons aussi divers, Afrique Orient Amérique Asie Europe Pacifique, ne se sont autant mélangés, et n’ont autant vécu ensemble, et aussi pacifiquement, partageant les mêmes villes, les mêmes quartiers, les mêmes immeubles, les mêmes restaurants, les mêmes autobus, et, de plus en plus, les mêmes femmes et les mêmes hommes, car les mariages mixtes, indice scientifique de l’intégration pour les démographes, car indice de leur degré de fusion dans leur société d’accueil, progressent, plus ou moins vite, dans toutes les communautés.

Alors quand j’entends dire l’Andalousie ceci l’Andalousie cela, ah comme c’était bien autrefois, je ris, car l’Andalousie moi je la vis à Paris, ce soir je retrouve mon amie Malika qui est algérienne pour entendre un concert de musique d’Asie centrale, nous retrouvons là-bas ma voisine Michelle, qui en rentre justement, et dont la mère est polonaise, parmi mes amis de Paris je compte comme pays l’Egypte le Pérou la Colombie l’Italie le Sénégal l’Ethiopie le Japon l’Australie l’Irlande les Antilles Tahiti et j’en passe, à Paris je mange dans des restaurants d’à peu près tous ces pays-là aussi je peux même acheter bon nombre des ingrédients exotiques au supermarché, à Paris c’est chaque semaine chaque jour plusieurs concerts d’artistes venus de partout pour lesquels j’ai le choix, au cinéma déjà j’ai parcouru le Kirghizistan la Chine le Japon l’Argentine le Canada l’Afrique du Sud et d’autres contrées que je ne connais pas, à Paris je peux aussi lire tous les auteurs du monde traduits en français, et lire des auteurs albanais nigérians yiddish coréens vietnamiens ou géorgiens c’est tout aussi remarquable que lire à Tolède à l’époque des traités savants traduits du grec du latin et du persan, rapportés de Samarkand de Bagdad ou de Kairouan, et relatant les dernières découvertes des penseurs de leur temps.

Les médias aiment monter en épingle les frictions communautaires, et les conflits entre les différentes cultures, des discriminations à l’embauche aux combats de rue entre voyous enfants d’émigrants et citadins blancs. Et quand en France ces enfants d’émigrants sont essentiellement enfants de Maghrébins ou d’Africains, enfants de musulmans de surcroît, les médias finissent par faire croire au public que décidément aucune entente n’est possible entre ces gens-là et les bons Français, choc des cultures clash des civilisations, islam incompatible avec l’Occident, etcetera etcetera, mais où est passée l’époque bénie de l’Andalousie. Et on oublie que toutes ces frictions et tous ces incidents sont statistiquement insignifiants par rapport aux millions de contacts quotidiens tissés par tous ces gens chaque jour dans toutes les villes de France. Et on oublie que, même dans les cités, c’est, chaque jour, plus l’Andalousie que la guerre des Croisés.

Et chacun ignore sa voisine algérienne qui vous offre chaque années des makrouds pour le ‘Aïd, son copain de bistro fils de portugais avec qui on adore rigoler, le meilleur ami de son fils aux parents togolais, le couscous servi aussi régulièrement que le steak haché-purée à la cantine scolaire de sa fille, la collection de mangas japonais du fils des voisins, le goût pour les hammams et les soins orientaux de sa meilleure amie, la passion de son meilleur copain pour la salsa et les rythmes cubains, etcetera etcetera, et personne ne voit que l’Andalousie chaque jour et le plus naturellement du monde il la vit, maintenant et ici.

L’Andalousie vit aujourd’hui, sous d’autres formes, dans l’Occident laïque et gouverné par les multinationales, qui portent si bien leur nom et lui donnent désormais, avec les migrations, son identité métissée, le métissage nos nouvelles Andalousies.

Mais dans les anciennes possessions arabes de l’empire andalou, il y a cinquante ans, aux Indépendances, les juifs les chrétiens les communistes les étrangers furent tous sommés de quitter, en Europe au siècle dernier les juifs furent même carrément et massivement exterminés, héritages andalous qui n’ont pas toujours survécu aux nationalismes aiguisés de notre XX° siècle.