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Tunisie : la révolution à refaire

Brahim Slimani, un jeune homme de 23 ans « excédé par le chômage et la misère » s’est immolé le 28 avril 2013 à Sidi Bouzid, la ville même où Mohammed Bouazizi avait commis le même geste en décembre 2010. Plus de deux ans après sa « révolution », celle-ci reste à refaire en Tunisie. Pour la bonne et simple raison qu’observateurs et politiques sont passés à côté du problème principal.

Médias et observateurs pointaient en effet l’autoritarisme politique des pays comme la Tunisie et l’Egypte comme cause de leurs révoltes populaires. Il est certain que l’absence de réel choix démocratique, en particulier avec une parodie régulière d’élections, constituait un élément principal d’explication de ces soulèvements populaires. Mais la plupart des observateurs ont omis l’autre cause du printemps arabe : le manque de liberté économique (même s’ils ont pu mentionner la « corruption »). Car, en réalité, ces pays connaissaient depuis des années non seulement une parodie de démocratie, mais aussi de capitalisme.

Une révolution du laissez-faire

Dans un article de Février 2011, l’économiste péruvien Hernando de Soto utilisait le terme « apartheid économique » pour décrire la situation en Egypte pendant l’ère Moubarak. Habib Sayah, militant tunisien, qui a depuis lancé l’Institut Kheireddine, expliquait dans un article lumineux comment la révolte tunisienne avait commencé comme une révolution pour de libre-échange, une révolution pour le laissez-faire, une révolution pour la liberté économique : quand Mohammed Bouazizi s’immole, c’est le cri de désespoir d’un petit entrepreneur, empêché par les autorités de son pays de faire des affaires, le petit commerce informel de la vente de fruits et légumes, afin de gagner assez d’argent pour nourrir sa famille. Bouazizi n’était pas un militant politique, il ne se préoccupait pas de politique : il n’avait pas le temps pour cela, trop occupé à essayer de surmonter tous les obstacles, à la fois formels et en termes de corruption, que les pouvoirs publics mettaient sur le chemin de petits entrepreneurs. Le 17 Décembre 2010, au prétexte qu’il n’avait pas payé une amende, les autorités ont pris tous ses fruits et sa balance électronique. À ce moment précis, non seulement a-t-il perdu tout ce qu’il avait pour subvenir aux besoins de sa famille, mais désormais, il ne pouvait plus rembourser ses dettes…

Les décideurs publics pointent souvent du doigt le secteur informel comme un problème. Mais n’est-ce pas plutôt eux le problème ? Car, pourquoi Bouazizi était-il dans le secteur informel ? Pourquoi ne menait-il pas une petite entreprise formelle ? Il était un homme qui travaillait dur : comment expliquer ce paradoxe ? La réponse réside dans le manque de liberté économique en Tunisie. L’équipe de De Soto a calculé que, pour créer une entreprise formelle, il aurait fallu 55 démarches administratives qui prennent jusqu’à 142 jours et coûtent l’équivalent de 3233 $ (environ un an des revenus de Bouazizi). Et même si Bouazizi avait eu de telles ressources, il aurait été pratiquement impossible pour lui de les mettre en commun avec de nouveaux partenaires, de profiter d’une responsabilité limitée pour protéger son patrimoine et celui de sa famille, ou même attirer de nouveaux investisseurs en émettant des actions. Le rapport de la liberté économique dans le monde en 2009 classait l’Egypte 93ème et la Tunisie 94ème (sur 141 pays).

Pourquoi une explication si évidente du printemps arabe - en termes de manque de liberté économique – a-t-elle été omise ?

« Pro-business » n’est pas « pro-marché » : l’illusion du capitalisme de copinage

La première réponse réside probablement dans le fait qu’il semble que ces pays avaient justement troqué une véritable démocratie contre un modèle de croissance économique favorable aux entreprises et en conformité avec le credo des institutions de Bretton Woods. Une sorte de modèle de développement du type « capitalisme en échange de la démocratie ». Il y avait probablement une attitude « pro-business » au niveau des preneurs de décision, en particulier pour les entreprises proches du pouvoir politique, mais pas une attitude « pro-marché ». La différence est importante.

La détermination d’une élite à écarter la concurrence afin de monopoliser les rentes du pays nécessitait d’éviter le financement d’une opposition sérieuse : maintenir la pauvreté était presque un impératif. Mais pauvreté signifiait aussi montée des mouvements radicaux, justifiant davantage d’autoritarisme : le cercle vicieux entre oppression économique et politique se fermait.

Cette apparence de « pro-business » de la part de ces régimes (en fait des régimes de « capitalisme de copinage ») et la confusion de celle-ci avec la liberté économique « pro-marché », est probablement une explication de pourquoi les observateurs ne se rendent pas compte que l’absence de liberté économique était en fait le problème.

Indignés ?

La deuxième réponse à pourquoi les commentateurs n’ont pas vu le printemps arabe comme une révolution pour le « laissez-faire » réside sans doute dans les « révoltes » parallèles qui ont eu lieu aux États-Unis et en Europe : Occupy Wall Street ou les Indignés. Il a pu sembler « évident » à beaucoup que les deux « Printemps » avait une cause similaire. Même si la crise de l’Occident était en réalité celle d’un modèle démocratique dysfonctionnel, l’interprétation dominante (erronée) était celle d’une crise de l’ultralibéralisme, de la déréglementation et, en fin de compte, de la liberté économique : il aurait été alors, sur cette base, difficile que ces observateurs ordinaires détectent la cause réelle du printemps arabe, vu comme « parallèle », dans l’absence de liberté économique.

Si le printemps arabe avait été largement interprété comme une révolution pour le « laissez-faire », cela aurait certainement suscité plus de réflexions sur le rôle central de l’entrepreneur dans le développement économique, et du rôle fondamental de la liberté économique pour laisser s’épanouir cet entrepreneuriat générateur de prospérité. Or, l’avenir du printemps arabe réside précisément dans la capacité des nouveaux gouvernements démocratiquement élus à mettre en œuvre des mesures empêchant le capitalisme de copinage, rétablissant l’état de droit et favorisant la liberté économique, dans le but d’assurer la prospérité générale. Malheureusement, ils ne prennent pas cette voie. Il risque d’y avoir encore beaucoup de Mohammed Bouazizi et de Brahim Slimani.

Emmanuel Martin
analyste sur www.LibreAfrique.org


Publié en collaboration avec LibreAfrique.org


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