11 décembre 2017 / Mis à jour à 02:47 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Kenya - Ouganda - Tanzanie - Sécheresse
Sécheresse et résilience en Afrique de l’Est

Le 22 avril est officiellement la Journée de la Terre. Il y a exactement un an, la signature de l’Accord de Paris marquait un tournant potentiellement historique dans la lutte contre le changement climatique anthropique.

Mais il ne s’agit pas de mesures préventives pour éviter un problème futur : le changement climatique est déjà en route, et ses effets sont dévastateurs, particulièrement dans les régions arides. Ironiquement, ce sont les pays les plus pauvres et polluent le moins qui subissent son impact. Mais l’espoir demeure. Des agriculteurs africains se battent et leur résilience est cruciale pour notre sécurité alimentaire.

Privés du soutien des aides gouvernementales et des lois protégeant les droits de leurs homologues des pays développés, les paysans et bergers africains pratiquent leur métier dans des conditions économiques et environnementales drastiques. Sécheresse grave et famine sont un problème récurrent et croissant en Afrique de l’Est ces dernières décennies, touchant des dizaines de millions d’individus et leurs troupeaux. Ce qui suit illustre la crise actuelle au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda, qui pourrait s’aggraver dans les 70 ans à venir.

Dans la région de Marsabit au Kenya, le gouverneur Ukur Yatani confie que « La situation de sécheresse empire et pourrait conduire à des morts, si le gouvernement continue de repousser des interventions urgentes. » Les bergers nomades, dont la survie dépend de leur troupeau, sont grandement touchés par le phénomène. Tumal Orto, originaire du canton de North Horr et membre du réseau Indigenous Terra Madre, ajoute : « Nous sommes face à un défi de taille, car les puits sont asséchés (le point d’eau le plus proche étant à 80 km de notre village), les animaux n’ont rien à brouter, les gens n’ont rien à manger et la situation empire. » Dans le canton de Baringo, la production de lait a dangereusement réduit. Isaac, éleveur, nous explique que la distance croissante entre les villages et les sources d’eau met la vie des habitants et des animaux en danger. Le gouvernement a lancé une initiative pour acheter 100 000 animaux aux zones les plus touchées par la sécheresse, afin de protéger les bergers.

Dans le jardin communautaire de la famille Kiti et le jardin de l’école Michinda, les fleurs, la consoude, le sorgho et le millet ont été dévorés par les oiseaux à cause du manque de pluie. « Les oiseaux ont tout mangé, avant même que le sorgho et le millet ne soient prêts à être récoltés, nous privant ainsi de semences pour la saison prochaine », explique M. Jackson, responsable du jardin de Michinda.

Dans l’ouest de l’Ouganda, une quantité considérable des semences de la variété de millet Finger des Teso de Kyere (Sentinelle Slow Food) a disparu, comme la récolte de bananes et d’autres cultures. Les variétés hybrides soi-disant résistantes à la sécheresse ne s’en tirent pas mieux. En réalité, les producteurs de millet de la région attestent que les variétés locales sont plus productives. Ailleurs, dans le Couloir pastoral du pays, cinq mois sans précipitations ont fait perdre aux familles des troupeaux entiers et contraint les bergers à aller chercher encore plus loin des pâturages pour les bêtes restantes. Les membres de la Sentinelle Slow Food de la Vache à longues cornes ankole ont dû parcourir jusqu’à 40 km pour accéder à des prairies convenables. La situation empire en raison d’un marché en chute libre dans les zones fortement touchées. À Nakasongola, le prix moyen d’une vache est tombé de 500 000 à moins de 50 000 shillings ougandais.

Le nord et le centre de la Tanzanie ont reçu très peu de pluies cette année et de nombreuses cultures de la région n’ont pas tenu. Mnayah Mwambapa, membre du réseau Slow Food local, aborde l’augmentation des conflits entre fermiers et bergers : « En raison du manque de pâturages pour leurs bêtes, les bergers entrent sur des fermes voisines pour faire paître leur troupeau. » La région du Kilimandjaro a souffert de pénuries d’eau et de sécheresse prolongée. À Kigoma, les pluies rares et les performances inférieures des cultures sont évidentes.

Malgré des précipitations insuffisantes sur des périodes prolongées, les fermiers et éleveurs kenyans, tanzaniens et ougandais ont aussi su exploiter leur savoir traditionnel pour survivre à ces conditions climatiques. Comment sont-ils parvenus à récolter et nourrir leurs troupeaux ?

Adrofina Gunga, membre du réseau Slow Food de Dar es-Salaam, nous parle de la belle récolte de son fils : « Après avoir vu la totalité de ses plants de maïs disparaître à Kigoma, mon fils a décidé de planter des tournesols, qui s’en sont mieux sortis. »

Au Kenya, la sécheresse a été plutôt sévère dès 2016, et les agriculteurs ont traversé plus de cinq mois sans pluies. Salome Njeri Mwangi, coordinatrice du jardin Slow Food de la famille Karirikania au Kenya et représentante de la Sentinelle des Orties séchées de la forêt Mau témoigne de la santé de son jardin. « Même si la pluie n’est pas tombée depuis deux mois et que mon jardin n’est pas exubérant, il reste vert et ponctué de quelques légumes (chou local, amarante, ortie, oignons, morelle noire, etc.), de fruits (tomates, melons, fraises, etc.), de tubercules (manioc, patate douce et pommes de terre) et de légumineuses (haricots et niébé) dont nous nous nourrissons encore, car les prix ont bondi face à une demande forte. » Le secret pour vaincre la sécheresse est d’assurer un sol fertile. Elle a ainsi su conserver une bonne rétention de l’eau dans le sol, qui par un paillage adéquat, a su survivre plusieurs jours avec peu d’eau. Semer des plants résistants à la sécheresse et nécessitant moins d’eau est également une clé du succès. « Il faut planter du manioc, de l’ortie, des haricots, des pois, du sorgho, du millet et des légumes autochtones, comme l’amarante et la morelle noire. »

Tumal Orto, de Marsabit poursuit : « Mes ancêtres ont élevé ici des chameaux et des chèvres pendant 235 ans, génération après génération. J’en élève encore aujourd’hui et je dois survivre à la sécheresse, quoi qu’il arrive. Pendant les périodes d’abondance, je consomme en pensant à la prochaine sécheresse. Il faut rester sur ses gardes. Le secret de la résilience, c’est d’adopter une capacité d’adaptation pour assurer que les bêtes aient suffisamment assez pour ne pas mourir. Avant la sécheresse, tous mes animaux étaient en très bonne forme et il me reste encore à ce jour 90% du troupeau. Aucun d’entre eux n’est mort à cause du manque d’eau et ils sont tous en bonne santé, grâce à de bonnes capacités d’adaptation. Je pense que si nous tenions tous compte de cela, les éleveurs seraient dans une situation moins difficile. »

Le problème ne se limite évidemment pas à ces pays. Ailleurs, en Somalie, la population doit affronter l’une des pires sécheresses jamais vues, et avec bien moins d’aides d’un gouvernement chroniquement affaibli. Mais en Somalie, comme dans d’autres pays, les agriculteurs cherchent des solutions sur le terrain pour produire une quantité adéquate de nourriture pour la population.

Comme Carlo Petrini le disait avant la COP22, qui a conduit à l’Accord de Paris, « Pour résoudre le problème du réchauffement climatique, il est essentiel que les gouvernements renouvellent et redoublent leurs engagements à limiter les émissions. Mais cela reste insuffisant. Il est aussi nécessaire de procéder à un changement de paradigme économique, social et culturel, à même de transformer radicalement le système alimentaire actuel. » Les gouvernements des pays riches et pollueurs trainent des pieds à mettre en place des politiques décisives et concrètes pour combattre ce fléau mondial. Pendant ce temps, les agriculteurs et éleveurs situés en première ligne subissent la crise de plein fouet et y trouvent des solutions, en travaillant à l’échelle communautaire pour organiser une résistance à un problème qu’ils n’ont pas créé.

Travaux cités

Le travail de la FAO en matière de changement climatique (2017). Issu de http://www.fao.org/climate-change/fr/

Thompson, William, 15 juillet 2017, Visiting drought prone regions in Tanzania. Issu de http://canwefeedtheworld.wordpress.com

Significant Vuli crop losses to heighten food insecurity, Janvier 2017. Issu de http://www.fews.net/east-africa/tan...

Sage, Collin. Environment and Food. (226) Routledge, 2012.

Ibrahim, Thoriq. Sustainable development won’t happen without climate change action, 22 mars 2017, http://news.trust.org/item/20170322...


Slow Food est une organisation internationale enracinée dans les territoires, promouvant une alimentation bonne, propre et juste pour tous : bonne, car saine et goûteuse d’un point de vue organoleptique ; propre, car attentive à l’environnement et au bien-être animal ; juste, car respectueuse du travail de ceux qui la produisent, la transforment et la distribuent. Slow Food est une vaste organisation formée de plus de 1500 groupes locaux et 2400 communautés de la nourriture, jouant un rôle de guide pour tout le mouvement et qui implique chaque année des millions de personnes. À travers des projets comme l’Arche du Goût, les Sentinelles et les jardins en Afrique, ainsi qu’avec la mobilisation du réseau de Terra Madre, Slow Food protège le patrimoine agro-alimentaire du monde entier et promeut une agriculture respectueuse de l’environnement, de la santé et des cultures locales.



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