19 janvier 2018 / Mis à jour à 07:54 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Togo - Musique
La foudre Elom 20ce revient avec force

Pour le très prolifique rappeur Elom 20ce, son nouveau clip « Eda Kplé Fessu » sonne comme un rappel : l’artiste n’est pas un corps étranger à lui-même. Dans cette nouvelle vidéo, ce grand rassembleur souligne une fois de plus les maux du peuple africain. Fervent amoureux du genre humain, Elom 20ce souhaite maintenant concentrer son art sur l’intime, pour mieux explorer et dépasser les épreuves de la vie.

Fondateur et co-organisateur de l’évènement culturel panafricain « Arctivism » depuis 9 ans, l’artiste togolais, mais avant tout africain, a accepté de se prêter au jeu des questions-réponses pour Afrik.com. Entrons dans son monde imagé et sonore.

« Que la volonté de Dieu s’accomplisse dans nos vies respectives »

Afrik.com : Votre nouveau clip « Eda Kplé Fessu » est sorti ce 01 janvier 2018. Dans quel contexte cette chanson a-t-elle était écrite ?
Elom 20ce :
C’est un morceau inédit du vinyle, qu’il n’y avait pas sur le cd « Indigo » d’il y a deux ans. Cela signifie « des cheveu et des ongles ». Il est né lors de la rédaction de mon chapitre dans le livre « Marianne et le garçon noir ». Lors de mes recherches, cela m’a renvoyé à la violence subie par l’Afrique, tant externe qu’interne. J’ai rappé en mina-éwé sur cette chanson, parce que la question de la préservation de nos langues est vitale, il ne faut pas les sacrifier au profit de la langue du colon. Malgré toute cette violence subie et qu’on subit encore, on est toujours là, ça fait référence aux cheveux et aux ongles car ce sont, parait-il, les partis qui pourrissent les plus difficilement dans le corps humain, une fois mort.

« Eda kplé fessu » est lié à la violence, car dans la culture éwé quand quelqu’un meurt de mort violente ou lorsqu’on n’est pas capable de rapatrier les restes de cette personne à l’étranger, ce sont les ongles et les cheveux que l’on envoie et enterre symboliquement. C’est aussi dans ces parties du corps humain parait-il que se trouvent nos ADN. C’est donc un message même sombre qui signifie que l’Etre humain est grand et petit à la fois. Que la partie la plus importante de l’Homme se trouve dans ses parties, qui semblent fragiles.

Afrik.com : Vous dites aussi dans cette chanson « C’est ce que tu sais que tu es. Que sais-tu ? Des cheveux et des ongles. C’est ce que tu sais que tu es. Qui es-tu ? Des cheveux et des ongles. » Qu’est-ce que cela signifie ?
Elom 20ce :
L’homme est le fruit de l’ensemble de ses connaissances et la plus importante des connaissances et la connaissance de soi. Qu’est-ce que l’homme si ce n’est des cheveux et des ongles. On n’est rien mais en même temps on n’est beaucoup de choses. L’être humain à lui seul représente le monde. C’est une question de savoir et d’être. Et de savoir-être. Et le peuple africain ne sait pas qui il est. L’individuel est lié au collectif. L’enfant que tu as été n’est jamais loin de l’adulte que tu seras.

Afrik.com : « Eda Klpé Fessu » est accompagné d’un clip-vidéo un peu particulier. Il s’agit d’un dessin animé pour adultes qui évoque les maux du peuple noir…
Elom 20ce :
A la base, ce clip est né de l’idée qu’il est important pour nous de développer nos imaginaires. L’Afrique, le monde seront tels que nous les imaginons. La musique, à la base ce sont des sons, mais c’est aussi des images, car ton imaginaire voyage. En plus, ceux qui m’écoutent vraiment, savent que je rappe des images. Un clip, selon moi, doit apporter un plus à la chanson. Or, le dessin animé permet de faire beaucoup de choses. Pourquoi les enfants aiment les dessins animés selon vous ? C’est parce qu’ils poussent davantage leur imaginaire. Il y a d’autres clips, toujours du même morceau qui vont sortir et qui sortiront sous d’autres formes, et qui seront une autre partie du puzzle.

Afrik.com : Pourquoi cette obsession pour la cause noire ?
Elom 20ce :
Parce que c’est moi, nous sommes cette cause-là. La question de la cause noire est une question de dignité, de notre place dans le monde, et de ce que nous faisons pour créer une société plus agréable. J’ai des enfants aujourd’hui, ils vont me poser des questions plus tard ; si tu arrives sur cette terre en tant que Noir on te traite comme un sous-homme, l’histoire nous l’a rappelé et nous le rappelle encore. Nous avons un devoir à faire pour que nous soyons acceptés tel que nous sommes. C’est un travail à plusieurs niveaux dont un travail sur nous-mêmes afin d’accepter qui nous sommes. Un travail personnel et un travail collectif. On veut toujours se regarder au travers de l’Homme Blanc. Il faut au contraire s’en affranchir.

Afrik.com : Indigo est votre 2e album. Pourquoi étais-ce important de sortir un vinyle de rap au sein de votre discographie ?
Elom 20ce :
C’est un plaisir personnel car je suis un amoureux du vinyle et je pense qu’il impose une relation humaine à la musique assez différente, c’est-à-dire que tu ne peux pas zapper facilement les morceaux d’un vinyle, tu prends le temps de découvrir et redécouvrir le son. De plus, le son est meilleur via le vinyle, ça « crache », le grain sonne différemment, c’est authentique c’est vrai, c’est particulier. Le vinyle est aussi un objet qui fascine. Il y a deux ans déjà lorsque j’ai choisi cette photo pour la cover de mon album, je l’ai de suite imaginé en vinyle. Dans le rap africain, notamment en Afrique francophone, c’est inédit de sortir des projets sous ce format-là. J’aime aller là où les autres ne vont pas. Aussi, le vinyle m’ouvre à un autre monde, celui des grands fans de vinyle. Cela me permettra d’envoyer mon message dans d’autres cercles différents de celui qui m’est habituel.

Afrik.com : Au-delà de votre vie d’artiste, vous êtes également un fervent panafricaniste. Récemment le professeur Kako Nubukpo a été remercié par son employeur, l’OIF, pour propos tenus contre le F CFA et dit contraire à sa fonction. Jugez-vous cette sanction trop sévère ?
Elom 20ce :
Ce n’est pas une question de sanction, car je pense que ce genre d’organisations, au-delà des agendas qu’elles se fixent, s’accaparent des meilleurs cerveaux africains, les payent bien et en contrepartie leur demandent de se taire, sous le couvert du droit de réserve. Ils ne doivent pas s’impliquer dans le bien-être de leur peuple. Avec Kako, ça n’a pas marché. En fait, cette sanction ne m’étonne pas. Ces africains qui travaillent dans ces organisations sont piégés, ils ont une vie privilégiée, mais ne peuvent pas défendre les intérêts des leurs. Kako est à féliciter. Quand on vire un Frère de la « plantation », c’est au quilombo [1] qu’on le rend. Il faut qu’on voit maintenant comment l’accueillir comme il le faut. Il faut des organisations viables et stables financièrement qui bossent pour nous et travaillent sur nos questions et travaillent pour nos peuples.

Afrik.com : C’est ce même Kako Nubukpo qui, il n’y a pas si longtemps, était ministre au sein du gouvernement togolais. Et pourtant vous semblez le soutenir…
Elom 20ce :
Je pense qu’à un certain âge les gens font des choix qui semblent contradictoires parce qu’ils doivent répondre à des responsabilités que le système impose : payer des factures, prendre soin des enfants, etc. Mais au-delà, je pense qu’il avait voulu apporter sa part. C’est le même qui a bossé après l’OIF. Il a essayé et je respecte cela. Il a peut-être été trop naïf ou trop intelligent pour avoir cru pouvoir changer le système de l’intérieur. Je n’en veux pas à Kako d’avoir pensé qu’en collaborant avec ce régime ou bosser avec l’OIF, les choses allaient changer. Je ne veux pas le juger. La question n’est même pas là. Je suis pour ceux qui essayent et font des erreurs. C’est trop facile de s’asseoir et de critiquer. J’ai de l’affection pour ce monsieur. C’est un bâtisseur de ponts, je le respecte. Il faut faire avec ceux qui pensent que c’est possible, sinon on ne va rien faire avec ceux qui pensent que c’est impossible.

Afrik.com : Au Togo, la coalition des 14 partis de l’opposition manifeste et proteste contre le pouvoir de Faure Gnassingbé depuis août 2017. Vous-même, que souhaiteriez-vous que le pouvoir en place comprenne ?
Elom 20ce :
Le pouvoir en place doit comprendre que le monde évolue. Nous ne sommes plus à l’époque de la guerre froide où on soutenait aveuglement des régimes qui méprisent leur population. Il faut qu’il comprenne que le changement, notamment l’alternance est un impératif et que c’est quelque chose dont ils pourront bénéficier encore dans les années à venir. La crise togolaise ne pourra pas être totalement résolue que par les togolais. L’implication sincère des voisins est nécessaire. Je pense au Ghana, au Bénin, au Burkina, ils sont les premiers à subir nos crises. De plus, tout togolais est un peu burkinabais, ghanéens, béninois. L’implication des pays limitrophes pourraient aider à une solution plus rapide. A mon avis, il y a trop de calculs des deux côtés, il faut plus de bonne foi ; l’entrée en scène du PNP donne un souffle nouveau, redessine les cartes et permet de ne plus lire le conflit sur le plan purement ethnique, et c’est bénéfique. Je ne sais pas ce qui va se passer en 2020 mais ce qui se passe actuellement est important pour mener des discussions saines pour le peuple togolais. La vie est une question de rapport de force.

Afrik.com : Le Togo n’est pas le seul pays d’Afrique où le peuple semble aujourd’hui vomir son président. Je pense au Congo, au Gabon… Globalement, est-ce l’Afrique qui a un problème avec la façon dont le pouvoir y est exercé ?
Elom 20ce :
Cela ne se passe pas qu’en Afrique, mais c’est ici qui m’intéresse. On a encore du chemin à faire ici car les personnes en place s’accrochent. C’est comme un employé qui refuse de travailler ou n’arrive pas à répondre aux attentes liées à son poste mais ne comprends pas qu’on veuille le licencier. Ils sont en poste et veulent continuer à dormir et à manger au bureau. Ils (chef d’état, ministres, députés) ne veulent pas rendre compte sur leur bilan. Or le peuple est l’employeur et ils sont nos employés. Eux pensent qu’ils sont les employeurs ; En Europe ils l’ont peut-être mieux compris. On a encore du chemin à faire. Nos états sont dirigés comme des entreprises familiales. C’est ce qu’il faut commencer à changer dans la tête des gens. Même les employeurs (donc le peuple) se croient employés, d’où la prolifération des larbins.

Afrik.com : Vous êtes à un moment de votre carrière où vous dites vouloir davantage travailler sur l’intime. Pourquoi ce choix ?
Elom 20ce :
L’artiste n’est pas un corps étranger à lui-même. Tout tourne autour de l’intime. Des questions qui te taraudent seules en silence, tes vérités, tes cicatrices, ce que tu trouves moches ou beaux sur toi. Le regard que tu portes sur toi. C’est là que tout commence. Lorsque tu ne portes pas un regard bienveillant sur toi tu ne fais rien de constructif. Les difficultés, les épreuves, c’est la vie, même si elle est belle. Il faut savoir les affronter pour aller au-delà. Être bon et ne pas être trop dur avec soi-même. Indigo, pour moi c’était ça. C’est un projet qui venait de l’intime, le nu. Je veux davantage livrer qui je suis, aujourd’hui.

Afrik.com : Vous menez une carrière musicale depuis plusieurs années maintenant, faites notamment de rencontres et de scènes, de larmes et de sueurs. Une carrière qui a forcément forgé l’homme que vous êtes aujourd’hui.
Elom 20ce :
Je ne vois pas ce que je fais comme une carrière car je vis avant tout. Ma musique c’est ma vie. Elle n’est qu’un écho de moi. Cet homme est dans ma musique, elle renseigne l’homme que je suis. Je n’ai pas fini de me découvrir pour en parler totalement. Je ne peux pas vous dire qui je suis mais je peux vous dire ce que j’ai envie d’être : j’ai envie d’être quelqu’un de bien, de vrai, de sincère, qui apporte un plus à l’humanité. Ma musique me permet d’être qui j’ai envie d’être. Les blessures nous définissent en grande partie et je n’ai pas fini de guérir les miennes. Et d’autres vont arriver encore. Mais en repensant à votre question, je peux vous dire, que je suis un petit penseur. (sourire)

Afrik.com : Nous venons d’entamer une nouvelle année. 2081 comme vous aimez le dire. Que pouvons-nous vous souhaiter pour la suite ?
Elom 20ce :
Souhaitez-moi seulement que la volonté de Dieu s’accomplisse dans nos vies respectives. Elle se fait toujours, de toute façon. Pour moi-même, je me souhaite la paix. Ça passe par mes réalisations artistiques et activistes.


 
   

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