21 août 2014 / Mis à jour à 18:54 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
Cameroun
Guerre de succession, la bataille des héritiers

Quand on voit l’hégémonie du RDPC dans notre vie politique, quand on voit comment, bon gré mal gré, les fils du président occupent le terrain, on a le sentiment vivace que la paix sociale est au Cameroun la seule idéologie qui marche.

L’explication essentialiste (les camerounais sont fondamentalement tolérants et pacifistes) ne tient qu’à moitié. Les peuples qui font la guerre ne sont pas des peuples où les enfants viennent au monde avec des machettes toutes aiguisées…

Ce sont toujours des revendications marginales et des personnalités hétérodoxes qui imposent la guerre. C’est celle-ci qui révèle la sauvagerie inscrite en chacun. En temps de paix, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il s’aime (ou se respecte), tout le monde il est « civilisé ».

La paix camerounaise va probablement durer, justement parce qu’elle est si ouvertement menacée par des injustices sociales, la redistribution léonine des bénéfices de nos ressources naturelles, et l’accaparement par la classe des « éperviables » des résultats économiques obtenus du fait de la péréquation des efforts de tous les Camerounais.

Cela dit, est-ce au moment où cette paix sera sur le point de fléchir que, le couteau à la gorge, l’on associera toutes les forces vives à l’exercice du pouvoir ? Faudra-t-il aller vider, comme nos cousins centrafricains, notre contentieux politique à Libreville ?

Est-ce parce que les Camerounais sont myopes qu’ils ne voient rien de ces grandes réalisations ? Ou bien les délestages nous font ne plus rien distinguer d’une « émergence » qui doit forcément n’avoir lieu que nuitamment ?

Le réveil des Camerounais reste aussi difficile qu’il y a 15 mois. Entre l’instant t de la dernière campagne présidentielle et l’instant t+1 de l’an 2 des Grandes réalisations, l’état du système est affreusement pareil. Les grandes réalisations vont de leur train de sénateur. Les plus faibles (lire plus bas ma théorie du darwinisme politique) mourront avant d’avoir rien vu de cette prospérité et de cette modernité annoncées quand je tétais encore ma mère.

La guerre n’est pas encore passée par là

L’Après Biya est tout sauf un boulevard d’évidences. Quand on a comme monsieur Biya bâti tout un système politique sur l’idée de paix et de stabilité, le changement est difficile à imaginer. Ce dont notre chef de l’Etat rêve, à sa suite, c’est moins d’un remplaçant qu’un substitut. Il aimerait présider le Cameroun par-delà sa mort, mais cela passe ses forces.

Une transition politique lourde se prépare, il n’est pas exagéré d’augurer qu’il y aura du sang sur les murs d’Etoudi. La guerre pour la succession ne descendra probablement jamais dans la rue. Conspirations, trahisons, et exécutions : les Camerounais seront de simples spectateurs et ils ne pourront trancher qu’à posteriori.

Il y aura selon moi deux successions : la première que Paul Biya aura voulue ou causée, celle devant laquelle nous serons tous mis devant le fait accompli ; et, consécutivement à la première, la seconde que le « peuple » aura décidée, dans un laps de temps que nul ne peut prédire.

L’on assiste à une espèce de darwinisme, d’évolutionnisme politique, qui fait que dans notre société les plus forts mangent actuellement les plus faibles. Titus Edzoa, Atangana Mebara, Marafa Hamidou Yaya, Polycarpe Abah Abah, Yves Michel Fotso, et tous les anciens « futurs présidents », de ce point de vue, sont des faibles. Quant à Célestin Bedzigui et Ambassa Zang par exemple, ils ont survécu parce qu’ils ont su s’adapter. L’outil répressif, la déchéance sociale (condamnations judiciaires), et l’opération épervier ne sont que la face visible de la « sélection naturelle » qui s’opère. Bien des appétits sont tués dès le ventre de leur concepteur. C’est à ce prix, dans une violence inouïe et jusqu’ici contenue, que se font graduellement les changements de personnels politiques et l’ascension des héritiers présomptifs et putatifs.

Politiquement, Paul Biya n’a que des enfants illégitimes, il n’a jamais présenté quiconque comme un continuateur, il n’a jamais cité un contemporain ni montré une estime publique à l’un quelconque de ses collaborateurs, à croire que le Cameroun devrait ne pas continuer de tourner après lui.

Les fils qu’on lui dénie…

En privé aussi, ce sont surtout des enfants naturels qu’on lui connait. Franck Biya par exemple n’est pas le fils de Jeanne Irène, sa défunte épouse. C’est de notoriété publique. Pour autant Franck porte le nom de Biya. C’est une vraie curiosité sociologique. Il y a comme une filiation au forceps. Au Cameroun en effet seule la dot versée donne un accès de plein droit à une paternité assumée, une paternité nominale. Les enfants nés hors mariage portent rarement le seul nom de leur géniteur, fût-il, comme l’était Paul Biya au moment de la naissance de son Franck haut fonctionnaire promis à un bel avenir. La famille de la mère de l’enfant ne manque jamais d’imposer un patronyme.

Par principe, l’illégitimité de Paul Biya aurait dû rendre plus urgent un nom choisi par la famille de la mère ou attribué en son honneur. Notre réflexion ici est incomplète parce que rien ne dit que Franck n’a pas comme son « père » utilisé un pseudonyme. Paul Biya ne s’appelle pas (seulement) Paul Biya, pas plus que Bill Clinton ne s’appelle Bill Clinton. Alors l’identité officielle proclamée de Franck peut fort bien être différente de l’identité officielle réelle, plus officieuse.

Même en fuyant toute querelle épistémologique, même en faisant abstraction de toute polémique sur les termes (sur les noms), subsiste un problème réel qui est celui du faisceau de présomptions et de mythes que le président Biya a laissés prospérer à son sujet, ne démentant jamais rien, confirmant par le silence tout ce qui se disait. Et tout ce qui s’est dit n’est pas toujours frappé au coin du bon sens, invraisemblances et contradictions s’amoncellent !

…ceux qu’on lui prête et ceux qui se revendiquent tels Baongla est un fils du président Biya, qui parait en quête de légitimité dans toutes les acceptions du mot. Il a dans l’apparence un je-ne-sais-quoi de Pierre Mila Assouté. En plus jeune. Et en moins intelligent (ce qui naturellement ne se voit pas au physique). C’est un personnage si loufoque qu’il en devient attendrissant, qui teinte son propos d’affectivité et le rythme d’appellatifs de proximité (« mon père », « papa »), suggérant par cette attitude qu’il essaie d’abord de se convaincre lui-même de son hérédité magnifique.

Une fois qu’il aura persuadé le plus grand nombre qu’il est le fils du président, il doutera moins de sa filiation (ou de sa fils-itude). PDG d’une société non anonyme, c’est surtout dans sa profession de fils du président qu’il s’illustre et se signale à l’attention du grand public. Quand on est le fils du père de la nation, peut-être ne devient-on jamais un adulte. Baongla colporte des choses qu’il croit confidentielles mais que toutes les mauvaises langues introduites dans les cercles de kongossa de la république connaissent. Pour l’heure, les médias ne lui prêtent malheureusement pas une attention proportionnelle à son statut autoproclamé.

Edgard Alain Mebe Ngo’o semble lui « né pour le commandement ». Son parcours est une longue suite de décrets de promotion et de confirmation. Il est dit-on de la même famille que Paul Biya et une certaine rumeur a même prétendu que Paul Biya était son père. Sinon biologique au moins spirituel. Il occupe actuellement un strapontin parmi les plus stratégiques, puisqu’il est le ministre de la paix, le ministre des armes, bref le ministre chargé de la défense de Paul Biya.

Le président Biya étant à la tête d’une famille recomposée, il faudra aussi compter avec les fils adoptifs, ces parents qui lui ont été laissés comme une charge par Jeanne Irène (Robert Nkili ?) et les protégés que son mariage avec Chantal Biya a placés sous sa coupe.

Quoi qu’il en soit, être le fils du président se révèlera insuffisant quand le jour et l’heure seront venus. Il faudra avoir été touché par la grâce, c’est-à-dire en langage démocratique avoir su toucher le peuple. Quand le président Biya viendra à disparaître, ils se retrouveront seuls comme n’importe quel orphelin, leurs titres nobiliaires ne vaudront plus rien. Etre « fils de » aura perdu tout son sens et sa valeur. En conséquence il leur faudra, pour ne pas finir crucifiés, inventer de nouvelles notabilités, des destinées personnelles fondées sur leur mérite et leur courage personnels.


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