Egyptiennes, dans l’enfer des violences sexuelles


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Les Etats-Unis ont exprimé leur inquiétude ce samedi sur la recrudescence des violences sexuelles à l’encontre des femmes en Egypte, notamment lors des manifestations. Les Egyptiennes subissent aussi quotidiennement le harcèlement sexuel. Ce fléau, né dans les années 80, rend leur vie très difficile.

Une main s’introduit dans son soutien-gorge. Une autre dans ses jambes. Une autre encore dans ses parties les plus intimes. Elle pénètre même jusqu’à son vagin. Elle hurle. Elle tente de se défendre. Elle se débat de toutes ses forces. Mais ils sont beaucoup trop nombreux pour qu’elle puisse échapper à leur emprise.

Difficile en effet pour elle d’y échapper. Dans la rue, le bus, le taxi, l’université, les manifestations, le marché… Il n’y a pas un endroit où elle a du répit. Sans compter les mots « vulgaires » qu’ils lui lancent : « t’es qu’une put… ! » « Viens on va bais… ! » Cette situation, les Egyptiennes sont nombreuses à l’avoir vécue. Et elles sont encore nombreuses à la vivre au quotidien. Les agressions sexuelles font malheureusement partie intégrante de leur vie.

A tel point que les Etats-Unis ont exprimé ce samedi leur inquiétude sur la recrudescence des violences sexuelles en Egypte, pratiquées notamment en réunion lors de manifestations, critiquant les responsables locaux qui assurent que la responsabilité en incombe aux femmes. Ces dernières sont fautives, selon les leaders religieux, car elles se mélangent aux hommes lors de ces rassemblements.

Ce n’est que récemment, en janvier 2011, lors du soulèvement contre le régime de Hosni Moubarak, que cette face cachée de la société égyptienne a été révélée au grand jour. Les médias du monde entier se sont emparés du sujet, notamment en raison des journalistes, qui ont subi des agressions sexuelles alors qu’elles couvraient les manifestations sur la place Tahrir, au Caire.

Attouchements sur une militante de 67 ans

Dans un rapport publié en février 2013, l’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty international dénonce les violences sexuelles subies par 19 femmes sur la place Tahrir le 25 janvier 2013, à l’occasion de la célébration du deuxième anniversaire de la révolution. Certains agresseurs n’ont pas hésité à introduire un couteau dans les parties intimes de leurs victimes.

Les femmes voilées, elles-mêmes, ne sont pas laissées en paix. En 2006, pour la première fois, l’agression sexuelle d’un groupe de jeunes filles par des hommes a été filmée. Parmi les victimes, une portait le niqab, le voile intégral. Les femmes les plus âgées ne sont pas non plus épargnées. Le docteur Rawya Abdel Rahman, 67 ans, grand-mère et militante des droits des femmes, a confié à Amnesty International que lors d’un défilé de femmes au cours des manifestations du 25 janvier : « Des dizaines de mains se sont posées sur moi, certaines ont touché mes cuisses… Je me suis mise à hurler… Alors cinq ou six hommes m’ont fait sortir de l’encerclement, au moment où quelqu’un essayait de soulever mes vêtements. »

Certains hommes se constituent en groupes pour protéger les femmes des éventuels agresseurs. Pourtant non seulement les « protecteurs volontaires » subissent parfois aussi des agressions sexuelles mais celles qu’ils sont censés aider ne leur font pas confiance, estimant aussi qu’ils leur tendent simplement la main pour profiter d’elles. Des soupçons qui peuvent les agacer : « Il ne faut pas nous confondre avec les autres ! On n’est pas là pour vous faire du mal mais pour vous aider ! »

Une arme politique

Contactée par Afrik.com, la militante féministe égyptienne Shahinaz Abdel Salam, blogueuse, qui a lutté contre le régime de Hosni Moubarak, auteur du livre Egypte les débuts de la liberté (ed.Michel Laffont), se décrit comme une femme égyptienne très en colère. Comme nombre d’observateurs, elle aussi estime que ces violences sexuelles lors des manifestations sont utilisées avant tout comme une arme politique. « Le pouvoir envoie en mission un groupe d’hommes armés qui ont pour but d’agresser sexuellement les femmes dans les manifestations pour les intimider. Ce procédé existait déjà sous le régime de Moubarak. Aujourd’hui Mohamed Morsi fait la même chose ! », affirme la blogueuse.

Elle se souvient encore de la manifestation du 25 janvier 2005 contre le changement de la Constitution par Hosni Moubarak au Caire, où plusieurs hommes ont agressé des manifestantes, déchirant leurs vêtements. Parmi elles, se trouvait Nawal Ali, décédée quelques temps plus tard d’un cancer, en attendant que les agresseurs soient jugés. Mais ces derniers n’ont jamais été inquiétés par la justice.

« C’est un véritable film d’horreur pour les femmes car celles qui subissent ces violences n’obtiennent jamais justice ! », déplore Shahinaz Abdel Salam. Ce sont aussi les failles du système judiciaire égyptien que dénonce Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty International, pointant du doigt l’impunité qui se poursuit en Egypte. »

« Si je ne le fais pas, on va croire que je suis gay ! »

Le plus grand problème selon les militantes féministes égyptiennes c’est que pour les « hommes en Egypte, cette situation n’a rien d’anormal. Les femmes qui osent déposer plainte ne sont pas écoutées. Au contraire, les victimes sont rejetées, on les pointe systématiquement du doigt. Certains vont même plus loin affirmant qu’elles sont fautives ».

Selon Shahinaz Abdel Salam, « des sénateurs égyptiens ont même été jusqu’à affirmer qu’elles ont été imprudentes et qu’elles ne devaient pas se rendre dans les manifestations ! » A aucun moment « les autorités politiques et religieuses n’ont daigné condamner ces actes. C’est toujours la faute des femmes ! », déplore la jeune femme. D’autant que, depuis la chute de Moubarak, « les agresseurs osent commettre plus de crimes de ce genre. Ils n’ont plus peur ! »

Le harcèlement sexuel est particulièrement courant dans le pays. Agée aujourd’hui de 33 ans, Shahinaz Abdel Salam a, elle, commencé à subir cette pratique dès l’âge de 12 ans. Elle n’oubliera jamais ce jour. Alors qu’elle marche près d’une mosquée, deux hommes, issus d’un milieu aisé, la prennent à parti. L’un l’immobilise en mettant ses deux bras derrière son dos, tandis que l’autre tente de la déshabiller pour passer à l’acte. Par chance, elle réussit à s’échapper. Ces deux agresseurs étaient vêtus élégamment, avait-elle constaté. Preuve que n’importe qui s’adonne à ces pratiques en Egypte, fustige-t-elle.

Agressions à l’université

Même l’université n’est pas en reste. Là aussi les femmes sont victimes d’agressions sexuelles. « Un jour alors que j’étais au sein de l’université, j’ai senti une main fouiller à l’intérieur de mon tee-shirt », raconte-t-elle. Ce type de situations, elle et ses compatriotes ne peuvent pas compter le nombre de fois qu’elles les ont vécues, tant elles sont nombreuses. « Plus de 85% des Egyptiennes ont déjà subi une agression sexuelle au moins une fois dans leur vie », affirme la blogueuse. Même si cette pratique est plus courante dans les grandes villes du pays comme Le Caire, ce fléau existe aussi dans les régions les plus reculées.

En Egypte, la pratique des agressions sexuelles n’est pas liée à la position sociale, à l’âge, ou encore à la région. « Les jeunes, les vieux, les pères de familles, les célibataires, les hommes mariés, les petits garçons, tous les hommes s’adonnent aux attouchements sexuels. C’est culturel dans la société égyptienne ! C’est une maladie. C’est un cancer qui a gangrené tout le pays ! Même les petits garçons de 8, 9 ans, le font car ils prennent exemple sur ces adultes qui n’ont aucune considération pour les femmes ! », explique Shahinaz Abdel Salam.

Les hommes lorsqu’on les interroge pour comprendre pourquoi ils commettent constamment des agressions sexuelles à l’encontre des femmes, ils répondent : « Parce que les femmes aiment ça ! » « Elles le méritent ! » « Si je ne le fais pas je ne serai pas considéré comme un homme ! On va croire que je suis gay » « J’aime bien, ça m’amuse ! »

Phénomène qui émerge dans les années 80

Tant de réponses mystérieuses, difficiles à comprendre. Comment ce phénomène est né au sein de la société égyptienne ? « Dans les années 70 ma mère était encore étudiante à l’université, elle n’a jamais vécu cela. Elle n’a pas connu ce problème à son époque ! », précise une militante féministe. Tout aurait commencé dans les années 80. Selon certains observateurs, la société égyptienne aurait changé de visage au moment du retour des travailleurs égyptiens d’Arabie Saoudite. Ils auraient alors importé le mode de vie des wahhabites, radicalisant la société.

L’amplification des violences sexuelles serait ainsi due au refoulement du désir de certains hommes, qui se voyaient interdit d’avoir des relations sexuelles avant le mariage. Sachant que le mariage, étape très importante de la vie en Egypte, exige un budget financier conséquent pour, entre autres, préparer les noces. Avec l’accroissement des conditions de vie difficiles dans le pays, peu de jeunes égyptiens ont les moyens de répondre à ces rudes exigences, à moins d’économiser pendant des années.

A bas les tests de virginité !

Une thèse que rejettent nombre de féministes, qui arguent qu’elle est bancale, rappelant que même les hommes mariés commettent régulièrement des abus à l’encontre des femmes. Les militantes égyptiennes pour le respect des femmes dans leur pays estiment toutefois qu’il y a eu des changements positifs ces dernières années, notamment depuis 2011. Alors qu’auparavant la question était taboue, désormais les Egyptiennes victimes de violences sexuelles, osent parler. Même si la justice ne répond pas toujours à leurs attentes.

Samira Ibrahim Mohammed a, elle, en tous cas, osé porter plainte contre le Conseil militaire après avoir subi des tests de virginité. La jeune femme, arrêtée en mars 2011, avec 17 autres jeunes filles, par des militaires égyptiens alors qu’elle manifestait sur la place Tahrir, raconte dans une vidéo enregistrée par l’organisation internationale Human Rights Watch, « l’humiliation d’être déshabillée devant les hommes ». Et surtout son « examen de cinq minutes au cours duquel un officier s’est livré à une pénétration digitale avant de confirmer qu’elle était toujours vierge ». Suite à sa plainte, la Cour administrative du Caire a interdit à l’armée égyptienne de pratiquer des tests de virginité.

« Par son courage, Samira a donné l’exemple à beaucoup d’Egyptiennes. Elles ont pris conscience qu’elles ne devaient pas rester passives face à cette situation et qu’elles devaient se battre pour que les choses changent ! », clame une de ses amies, elle aussi militante féministe. D’ailleurs, selon elle, lors du défilé du 8 mars, Journée internationale de la Femme, de nombreuses Egyptiennes sont descendues dans la rue, dans le centre du Caire, pour manifester. « Il y avait même quelques hommes, qui sont cette fois-ci, venus nous soutenir, à mon grand étonnement. »

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