18 décembre 2014 / Mis à jour à 22:47 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
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Comment annihiler la françafrique
François Hollande à l’Assemblée nationale sénégalaise

Dans un article récent, un site panafricain fait ce constat désabusé : « Et Hollande n’a pas tué la Françafrique ! » Et pour cause ! François Hollande, le président français, peut-il tuer la françafrique ? Peut-il annihiler les connections africaines des lobbies liés aux acteurs macro-économiques et aux groupes d’intérêts de la société civile française dont l’Etat français est comptable en tant qu’Etat d’une démocratie libérale représentative ?

La démocratie libérale représentative est structurée par un rapport de subordination légitime de l’Etat à la société civile. Dans cette forme de démocratie, la défense des intérêts des divers acteurs de la société civile par l’Etat est un principe sacré ! Ce que le contempteur moralisant de la françafrique dénonce comme relevant de l’activité illégale d’une entité maligne et perverse à laquelle l’Etat français, tout gouvernement confondu apporte une caution illégitime, s’explique par l’exigence qui s’impose aux Etats des démocraties libérales de représenter et de défendre les intérêts de la société civile tant en politique intérieure qu’en politique étrangère.

Qu’est-ce que la françafrique ? En réalité, elle est l’entité constituée par les lobbies des opérateurs macro-économiques de la société civile française, que l’Etat français est constitutionnellement tenu de soutenir, et qui font prospérer leurs affaires en Afrique grâce à l’entregent actif de leurs clientèles politiques locales. Ce conglomérat économico-politique de la société civile française a tissé depuis la colonisation de puissants réseaux en Afrique en subornant les Etats dans le but d’y pérenniser ses intérêts. Comme le montre un document de Patrick Benquet dans cette clientèle des groupes d’intérêts et lobbies français figurait un certain Laurent Gbagbo, qui espérant se maintenir au pouvoir par ce canal, passait des marchés de gré à gré aux opérateurs économiques français tout en étant sourd aux demandes de la société civile ivoirienne mise en coupe réglée et soumise à la fragmentation et à la domination totalitaire.

Le déficit de démocratie représentative, terreau de la françafrique. La puissance des réseaux lobbyistes français et internationaux a prospéré sur le déficit de démocratie représentative en Afrique. Après les Indépendances, toute la stratégie du néocolonialisme a consisté à tuer dans l’œuf et à briser, dans les pays africains, l’émergence d’une démocratie représentative autonome qui aurait pu rendre possible une autonomie politique et économique effective. L’autoritarisme des partis uniques dans les Etats postcoloniaux africains, choix politique délibéré des nouvelles élites politiques qui avaient investi les appareils d’Etat au départ des colonisateurs comme le montre l’historien Elikia Mbokolo , a permis de renforcer le lien de dépendance coloniale qui unissait précédemment les gouvernements coloniaux du continent aux entreprises privées de la métropole. L’annihilation de la françafrique et de la dépendance coloniale ne passe-t-elle pas alors aujourd’hui par la construction en Afrique de démocraties représentatives qui permettraient de tisser un lien substantiel entre Etat et société civile, entre acteurs sociaux et agents politiques dans les Etats africains ? Cette médiation n’est-elle pas la solution pertinente au problème de l’extraversion, de la dépendance et de la porosité des Etats africains relativement aux lobbies et intérêts étrangers ?

La condamnation habituelle du soutien légitime que l’Etat français apporte à ses entreprises privées dans les pays africains a servi jusqu’à nos jours, de manière intentionnelle ou non, à dissimuler la carence de représentativité des agents politiques africains. Elle permet aux parties intéressées de donner un caractère de mystérieuse fatalité à la domination des Etats antidémocratiques du Sud par les Etats démocratiques du Nord via les filiales africaines de leurs organismes financiers et entreprises privées dont les conseils d’administration sont souvent présidés par des politiciens africains ! Le problème posé par « la françafrique », autrement dit par la prépondérance des groupes d’intérêt français dans les Etats africains, n’est donc pas un problème moral qui relèverait de la perversité et de la duplicité de l’ancienne puissance coloniale !

Il s’agit d’un problème politique qui révèle l’incapacité consubstantielle des Etats antidémocratique africains à défendre des intérêts nationaux. L’omnipotence de la françafrique démasque la faillite des Etats postcoloniaux dans leur devoir de promouvoir des opérateurs économiques nationaux indépendants puissants et organisés dans une société civile structurée et autonome. Elle fait surgir le problème du monopole du grand commerce par les couches dirigeantes et les élites politiques africaines au détriment de la société civile. Elle montre qu’une classe de capitaines d’industrie locaux, unis par un sentiment d’appartenance à une communauté politique dont l’Etat représente politiquement les intérêts, n’a pas pu se construire dans les Etats africains ! La prépondérance de la françafrique dans les Etats africains fait émerger le problème de la carence de démocratie et de manière concomitante le problème de la représentativité des acteurs politiques africains !

La démocratie représentative arme contre la françafrique

Au regard de cette réalité, la dénonciation émotionnelle et moralisante, de l’influence des groupes d’intérêts hexagonaux sur la politique étrangère de l’Etat français, par un certain nombre d’Africains, apparaît à la fois puérile et stérile. Car elle fait ressortir la méconnaissance de la relation organique entre société civile et Etat ; relation qui structure autant la politique intérieure que la politique étrangère des Etats-nations en démocratie libérale représentative ! La prépondérance de la françafrique dans les Etats africain pose plutôt la question de l’urgence d’une démocratie représentative dans les Etats africains. Ce régime politique pourrait permettre de construire le lien organique nécessaire entre agents politiques et acteurs sociaux, entre Etat et société civile dans les Etats africains. Il pourrait permettre de promouvoir un développement économique endogène fondé sur les demandes sociales et les besoins locaux et mis en œuvre par le dynamisme d’une société civile autonome. C’est par cette voie que le lien contre-nature unissant depuis les Indépendances, les Etats africains aux entreprises privées des anciennes puissances coloniales et à leurs lobbies pourra être progressivement brisé. Il faut donc construire en Afrique des Etats-nations démocratiques et représentatifs voués au service de l’intérêt général et du bien commun. Il faut y bâtir des Etats démocratiques représentatifs qui libèrent la société civile, favorisent l’organisation autonome des acteurs sociaux et relaient leurs intérêts au plan politique.

La solution au problème de la puissance des lobbies français dans la politique des Etats africains ne se trouve donc pas dans le fait que Hollande soit capable d’imposer une autre politique en Afrique comme Philippe Duval le soutient dans slateafrique. Le Président français, François Hollande, n’a pas les moyens d’imposer une nouvelle politique en Afrique tout simplement parce qu’il est au service des intérêts de la société civile française et parce qu’une nouvelle politique en Afrique dépend de la volonté des élites politiques africaines qui doivent aujourd’hui, comme hier à l’aube des Indépendances, choisir entre la dépendance volontaire et l’autonomie. Le choix de la dépendance volontaire consisterait à subvertir le mouvement de démocratisation des régimes politiques africains et à réduire la démocratie à ses formes institutionnelles pour y reconduire l’Etat patrimonial sous un autre déguisement. Cette réduction permettrait de perpétuer les inégalités sociales et de sauvegarder la prépondérance des intérêts personnels des oligarchies locales et de leurs clientèles étrangères en les camouflant sous les procédures démocratiques. Le choix de l’autonomie politique et économique consisterait au contraire à construire une démocratie représentative effective centrée sur la promotion et la défense des divers intérêts du peuple souverain. Caractérisée par une transformation en profondeur de l’économie mondiale dans un monde ouvert qui rebat les cartes, l’époque actuelle est celle d’une opportunité historique à saisir qui permettrait aux Africains de se libérer de la dépendance politique et économique par la démocratie représentative !

La France est maintenant incapable politiquement de tenir un rôle de gendarme en Afrique. Les puissances occidentales ne peuvent plus intervenir directement pour imposer une politique qui fait la part belle à leurs intérêts. Or après avoir refusé l’alternance démocratique et poussé, de ce fait, la France à intervenir militairement en Côte d’Ivoire sous la couverture de l’ONU, les manœuvres du FPI qui remettent l’arbitrage des lobbies et des Etats occidentaux dans le jeu politique ivoirien constituent une menace directe pour la démocratie ivoirienne en particulier et africaine francophone en général. En combattant la démocratie en Côte d’Ivoire, le FPI de Laurent Gbagbo redonne un second souffle à la françafrique.


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