25 juillet 2014 / Mis à jour à 19:26 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
Burkina Faso - Pan Afrique - Cinéma
Evolution du Fespaco depuis sa naissance
Interview de Alimata Salambéré, l’une des fondatrices du festival panafricain du cinéma de Ouagadougou. Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou a acquis une renommée internationale. Ses fondateurs n’en espéraient pas tant : ils voulaient initialement juste faire connaître le cinéma africain aux Africains. Retour sur la naissance et l’évolution de cette manifestation biennale avec Alimata Salambéré, l’une des fondatrices du Fespaco.

De Ouagadougou

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Qui l’eût cru ? Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) jouit aujourd’hui d’une renommée internationale auprès des amoureux du grand écran. Et pas seulement... De quoi rendre fiers ses pères, qui, au départ, n’avaient pour seule ambition de permettre aux Africains de voir les productions cinématographiques du continent. Alimata Salambéré est l’une des fondatrices du Fespaco. Celle qui fut par ailleurs ministre de la Culture de 1987 à 1991, nous raconte l’évolution de cette grande institution du cinéma africain, depuis sa naissance en 1972.

Afrik.com : Le Fespaco a-t-il été populaire dès le départ ?
Alimata Salambéré :
Au départ, il n’y avait que deux salles de cinéma, mais elles étaient pleines. Tout le monde venait. Tous ceux qui avaient l’habitude d’aller au cinéma. Je pense que le fait de voir des Africains comme eux à l’écran - certains reconnaissaient même peut-être quelques acteurs - changeait leur façon de voir le cinéma. Des étrangers venaient assister à l’événement, qui a fait tache d’huile tout de suite. La presse s’en est mêlée et, très vite, le Fespaco a grandi et a gagné une renommée internationale.

Afrik.com : Les Burkinabés ont-ils présenté des films dès le début du Fespaco ?
Alimata Salambéré :
C’est en 1972 que Jim Cola a sorti le premier film burkinabé. Avant cette date, les seuls films qui existaient étaient les reportages télévisés qui étaient en double bande, c’est-à-dire que le son et l’image étaient enregistrés sur deux bandes différentes, qu’il fallait synchroniser. Il y avait aussi des documentaires réalisés par un coopérant, Serge Ricci. Donc nous n’avions pas de films en tant que tel. Mais nous avons pensé que nous pouvions servir de tremplin aux autres cinéastes africains qui en avaient.

Afrik.com : Comment expliquez-vous que les Burkinabés soient si prolifiques maintenant ?
Alimata Salambéré :
C’est l’engouement. Nous avions déjà de jeunes talents dans le pays qui avaient la vocation, mais qui n’avaient peut-être pas l’occasion de produire quelque chose. Par ailleurs, certains, après avoir vu un festival ou deux, ont ressenti, eux aussi, l’envie de faire du cinéma. Des films ont donc par la suite été présentés. Des films plus ou moins réussis, mais qui avaient le mérite d’exister. Petit à petit, de jeunes réalisateurs sont nés, comme Gaston Kaboré, Idrissa Ouédraogo et Pierre Yaméogo, pour citer les plus grands de Ouagadougou.

Afrik.com : Le Fespaco signifie Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou. Par la suite, la mention « et de la télévision » a été rajoutée. Pourquoi ?
Alimata Salambéré :
Les cinéastes avaient des problèmes de distribution, ce qui est encore vrai aujourd’hui. Le fait de faire des co-productions télévision-cinéma peut être un tremplin pour le cinéma africain. C’est pour cela que nous avons rajouté la télévision, quelques années après la naissance du Fespaco, dans la dénomination du festival. Car les deux (le cinéma et la télévision, ndlr) peuvent travailler ensemble. C’est pourquoi nous avons également créé le Mica (Marché international du cinéma et de la télévision africains, ndlr), où l’on peut vendre des films aux télévisions, mais aussi aux exploitants de salles. Car c’est bien de produire des films, surtout quand on n’a pas beaucoup de moyens pour le faire, mais il faut pouvoir les vendre pour que les cinéastes vivent de leur travail. Des réalisateurs et des producteurs se rendent au Mica, visionnent au centre culturel. Ils font leur choix et discutent des prix. L’idée marche bien car beaucoup de films sont vendus.

Afrik.com : Quels autres événements ont été mis en place pour accompagner le Fespaco ?
Alimata Salambéré :
Il y a la rue marchande, que les gens voulaient qu’on supprime. Mais elle fait aussi la spécificité du Fespaco. Comment est venue cette idée de rue marchande ? Nous nous sommes dit que le cinéma ce n’est pas uniquement la caméra, les bobines et les acteurs. Les acteurs sont habillés. Ils portent des bijoux. Il y a des décors. Donc, il faut que l’on retrouve les accessoires dans la rue et qu’on puisse les acheter. Au départ, des gens venaient de très loin (de l’étranger) et voyaient pour la première fois des canaris, des calebasses, des tam-tams... dans les films. Mais ils ne savaient pas comment ils sont en réalité. Mais si en sortant de leur hôtel ils voyaient la calebasse ou le tam-tam d’un film, ils l’emportaient en souvenir. C’est important, car cela fait aussi connaître notre culture.

Afrik.com : L’Etat vous a-t-il soutenu pour organiser les Fespaco ?
Alimata Salambéré :
En 1969, à la première session de ce qui n’était pas encore appelé le Fespaco, nous avions invité le Président, qui était M. Lamizana. Il est venu avec les membres du gouvernement et nous a dit que c’était une très bonne chose. C’est à ce moment que nous avons demandé l’autorisation de faire la deuxième session l’année suivante avec l’appui du gouvernement, qui nous a donné les moyens pour pouvoir le faire. L’Etat burkinabè finançait au départ l’ensemble du Fespaco. D’ailleurs, pendant longtemps, les cinéastes l’ont reconnu et ont toujours félicité le pays de le faire alors qu’il n’avait pas de moyens. Ce n’est qu’au bout de quelques temps, lorsque le festival a gagné une renommée internationale, que l’Agence internationale de la francophonie, puis l’Union européenne, sont intervenus financièrement. Par ailleurs, à chaque coup d’Etat, qui avait généralement lieu à la fin de l’année et donc proche du Fespaco qui s’ouvre en février, il y avait un couvre-feu. Mais il était levé pendant la durée du festival, pour que la manifestation puisse se tenir. Et le peuple s’y rendait sans incidents. Cela prouve que à quel point les autorités et le peuple burkinabé tiennent Fespaco.

Afrik.com : Deux adolescentes sont mortes, le 26 février dernier, lors de l’ouverture de la 19e édition du Fespaco. Etait-ce la première fois qu’il y avait des morts ?
Alimata Salambéré :
Si j’ai bonne mémoire, ce n’est jamais arrivé. Mais il y a toujours eu des bousculades pour le Fespaco, ou même un match de football. J’ai même une anecdote. Je ne me rappelle plus en quelle année c’était, mais le mur du Ciné Burkina s’est écroulé sous la pression des gens qui voulaient rentrer pour voir un film. Dieu merci, il n’y a pas eu de morts. Mais pour les deux filles décédées, je pense que c’était le destin. Sinon cela ne s’explique pas. Elles voulaient simplement, semble-t-il, se mettre un peu à l’ombre. C’est vraiment dommage que ce soit arrivé comme ça. En tout cas, c’est vraiment triste. Tout le monde a été très touchés.

Afrik.com : Lorsque vous étiez ministre de la Culture, avez-vous songé à faire une entrée payante pour réduire l’affluence le jour de l’ouverture ?
Alimata Salambéré :
Non, pas du tout. Je pense que le Fespaco est surtout une fête populaire. C’est ça aussi qui fait que le Fespaco est le Fespaco. Il faut qu’il reste populaire un certain temps, ensuite on verra. Peut-être que les autorités trouveront une autre formule, toujours non-payante, mais où il y aura moins de bousculades.

Afrik.com : Quel bilan feriez-vous de l’aventure Fespaco ?
Alimata Salambéré :
Ceux qui sont là aujourd’hui peuvent être fiers, le Fespaco a pris une telle ampleur ! Surtout quand on sait qu’au début nous étions très, très loin de nous imaginer qu’il aurait une telle envergure. Le Fespaco a, même, suscité beaucoup de vocations dans le métier du cinéma au Burkina et même en Afrique.


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