28 novembre 2014 / Mis à jour à 18:12 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
dossier : Peine de mort

Malawi - Justice
Vera Chirwa, femme capitale
Contre la peine de mort au Malawi. Avocate, militante de l’indépendance malawite, Vera Chirwa a vécu 12 années dans les couloirs de la mort. Graciée, elle se bat pour murer à jamais ces corridors de l’horreur.

Vera Chirwa a plus de 70 ans. Rondeurs enveloppées dans un boubou sage, visage encadré par un fichu, regard malicieux et rire facile, elle pourrait être une grand-mère tranquille qui a su apprivoiser le temps. La vie en a décidé autrement. Son existence mouvementée a fait d’elle une femme suractive et impliquée dans la défense des droits humains. Première avocate du Malawi, elle joue, avec son mari Orton, un rôle majeur dans la campagne pour l’indépendance du pays en 1964. Le couple s’exile en Tanzanie quelques semaines plus tard, chassé par la politique autoritaire du docteur Hastings Kamuzu Banda, qui restera au pouvoir pendant 30 ans.

Accusés de haute trahison

La veille de Noël 1981, Vera et Orton sont enlevés par les forces de sécurité malawites dans l’est de la Zambie. Ramenés au Malawi, ils sont accusés de haute trahison et condamnés à mort au terme d’un procès-simulacre de deux mois. « Avocats tous les deux, nous nous sommes défendus et battus jusqu’au bout. En face, c’était l’Inquisition. Nous n’avons pas bénéficié de la présomption d’innocence alors qu’il n’y avait aucune preuve de notre culpabilité », se souvient Vera. Le jour du verdict, elle défie ses juges. Elle lève la main pour prendre la parole, ce qui est interdit, et regarde les magistrats dans les yeux. Elle leur demande sur quoi se fondent leurs accusations. « Sur rien mais vous êtes coupable. »

En état de choc, les époux montent dans le véhicule qui les mène à la prison centrale de Zomba, de terrible renommée. C’est la dernière fois qu’ils voyagent ensemble. « Pendant le trajet, nous avons pardonné aux personnes qui ont fourni de faux témoignages, nous avons pardonné aux juges et même au Président. » Puis la colère laisse la place à l’angoisse. Dans le quartier des femmes, Vera est torturée. Elle dort à même le sol de ciment, refuse d’ingurgiter la nourriture infecte. Elle est privée de sorties, de visites, de lettres, de nouvelles de son mari… « Lorsque vous êtes condamné à mort, vous n’êtes plus traité comme un être humain. C’est une vraie torture. »

Sauve par la foi

Vera sera sauvée par sa foi. « Pendant mes 12 ans d’emprisonnement, j’ai gardé l’espoir. Je me levais toutes les nuits à 23h pour prier pendant une heure. Cela me réconfortait, je rêvais de Dieu en essayant de dormir même si mes geôliers ne me laissaient pas en paix. Le matin, je priais avant de faire mes exercices de gymnastique. Tout au long de mon enfermement, j’ai entendu les cris des autres condamnés à mort. Ils hurlaient quand on les emmenait pour les exécuter. Si je n’avais pas pensé à Dieu, j’aurais craqué. »

En 1990, Amnesty International lance une action urgente pour faire libérer les Chirwa. A l’automne 1992, une délégation de juristes britanniques est autorisée à leur rendre visite. Orton et Vera se revoient pour la première fois depuis 8 ans. Ce sera la dernière. Orton meurt dans sa cellule trois semaines plus tard à 73 ans. « Il a été assassiné », soutient Vera qui ne peut pas assister à l’enterrement. Elle est graciée par le Président à vie Kamuzu Banda, pour « raisons humanitaires », et libérée le 24 janvier 1993. Une année de renaissance pour elle et pour le pays. Le régime dictatorial de Banda a fait son temps, les partis politiques sont légalisés. En 1994, des élections portent Elson Bakili Muluzi au pouvoir.

12 ans de prison

Douze ans de prison et de privations, additionnés aux séances de torture physique et mentale, n’ont pas eu raison de la volonté ni de la santé de Vera. « Le médecin qui m’a examinée à ma sortie était étonné que je ne sois pas en plus mauvais état ! » plaisante encore aujourd’hui la septuagénaire. « La prière et les exercices, c’est ce qui me tient en forme encore aujourd’hui ! Je suis très forte maintenant ! » On veut bien la croire. Elle est, depuis 2000, Rapporteur spécial sur les prisons et les conditions de détention en Afrique pour la Commission africaine des droits de l’Homme et des peuples. Et a créé, dès sa liberté, l’ONG Malawi Carer, un centre d’action et de recherche sur les droits de l’Homme par le biais duquel elle multiplie les actions en faveur de l’abolition.

Car même si l’actuel Président a commué toutes les peines capitales en prison à vie et a déclaré qu’il n’y aurait pas d’exécution sous son mandat, les Malawites « croient à la peine de mort », regrette Vera. Citant sans relâche son propre cas et celui de son mari, elle assène que « la peine de mort n’est pas juste. Tous les êtres humains font des erreurs, même les juges. Lorsque j’étais avocate en Tanzanie j’ai vu des innocents être condamnés. Nous nous battons pour qu’une loi soit adoptée mais c’est très difficile. Nous ne souhaitons pas imposer la loi. Nous espérons qu’un jour, la majorité l’acceptera. » C’est seulement à ce moment-là que Vera pourra enfin se reposer.


dossier
Le 10 octobre 2006 marque la Journée mondiale contre la peine de mort. Afrik en profite pour faire un tour d’horizon de la peine capitale sur le continent. Avec un éditorial de Michel Taube et Céline Bretel, respectivement président et membre d’ECPM, Ensemble contre la peine de mort. Cette association basée à Paris assure le secrétariat exécutif de la Coalition mondiale contre la peine de mort qui organise la Journée du 10 octobre. Avec aussi une série de portraits de militants abolitionnistes...


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