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Prostituée malgré elle
Témoignage

Jany, c’est ainsi que nous l’appellerons, vient d’arriver à Paris. Originaire du Burkina Faso, violée, battue, exploitée, elle pensait qu’en Europe sa vie allait enfin devenir acceptable. A vrai dire, elle n’a pas eu le choix. Emmenée de force avec sa sœur, sous la pression d’incantations initiatiques et de menaces de mort, elle se retrouve là à vendre son corps, à 20 ans, sur les trottoirs de la capitale. Malgré les risques, elle a accepté de raconter son histoire.


 Dossier : Prostitution



vendredi 19 septembre 2003


« Mon père est mort quand j’avais huit ans. Comme j’étais issue d’une famille polygame et que ma mère ne gagnait pas assez d’argent pour nourrir tous ses enfants, elle m’a envoyée chez une tante, une sœur de mon père qui habite à Bobo Dioulasso, avec une des mes sœurs. Cette femme nous obligeait à faire toutes les corvées. Elle refusait qu’on aille à l’école. Il fallait balayer, puiser l’eau, laver par terre, faire la lessive, cuisiner, repriser les vêtements... On avait à peine le temps de dormir. Dès que nous traînions un peu, elle nous chicotait. Son mari, lui, profitait de nous. Au début, il nous touchait et on pensait que c’était des gestes affectueux. Et puis, un jour, il nous a violées, toutes les deux. Ça nous faisait mal mais il continuait. Il a fait ça plusieurs fois. Avec ma sœur, nous avons voulu fuir. Une nuit, nous avons fugué et nous avons marché sur la route du village où logeait maman. Après plusieurs jours de marche, nous avons retrouvé notre mère. Elle était furieuse. Elle n’a pas pris la peine de nous écouter et elle nous a déposées dès le lendemain dans un bus pour Bobo-Dioulasso.

Prostituée par son oncle et sa tante

Quand nous sommes revenues chez notre tante, les choses se sont gâtées. Elle et son mari nous ont dit que nous ne servions à rien, que nous leur coûtions de l’argent. Depuis lors, tous les soirs, le mari nous accompagnait dans un maquis un peu plus loin pour mendier. Là-bas, on devait charmer les clients pour qu’ils nous donnent de l’argent. Ça voulait dire en fait faire l’amour. Et puis nous rapportions l’argent. Le patron du maquis nous surveillait. Nous ne pouvions pas nous enfuir, ni même tricher. Sinon, mon oncle et ma tante nous chicotaient. Moi, j’avais quinze ans et ma sœur, dix-huit ans. Peu de temps après, une des filles de ma tante nous a dit qu’elle avait une solution pour nous. Elle nous a dit qu’elle pouvait nous aider et que, grâce au patron du maquis, on pourrait partir en Europe. Pour nous, ça voulait dire être riches et tranquilles.

Ma tante, mon oncle et le patron du maquis nous ont emmenées voir un marabout pour célébrer le départ, nous protéger pendant le voyage et nous assurer fortune et bonheur. Le début du voyage devait commencer par le Nigeria. Notre tante nous a accompagnées jusqu’à Bénin-City. Là-bas, une connaissance de ma tante nous a dit que pour aller en Europe, il fallait passer des castings. Lorsque nous sommes arrivées, des femmes dansaient, des hommes criaient. C’était une grande fête. Il y avait un autre marabout et beaucoup de jeunes filles comme nous. Le marabout nous a fait boire des boissons à base de plantes. Tout s’est mis à tourner autour de nous. Je me souviens qu’on nous a forcées à nous déshabiller.

Epreuves initiatiques

Le marabout disait qu’il fallait réussir plusieurs épreuves. Des femmes nous montraient comment faire l’amour et il fallait faire les meilleures fellations. Ça a duré plusieurs jours. C’était la condition pour pouvoir partir. Mais une fois là-bas, nous ne pouvions plus faire machine arrière. Le marabout et ceux qui l’assistaient menaçaient de tuer notre mère et nos frères si nous n’obéissions pas. Le jour du départ, le marabout et ma tante nous ont montré deux petites pochettes dans lesquelles il y avait nos rognures d’ongles, des poils et du sang qui nous appartenaient. Ils disaient que, grâce à ces sachets, ils pouvaient agir sur nous comme ils le souhaitaient et tuer nos parents si on ne leur envoyait pas l’argent pour rembourser les frais du voyage. Notre tante nous a dit qu’on avait tout intérêt à obéir, que c’était une chance pour nous et qu’elle attendait beaucoup d’argent de notre part.

Nous, nous savions ce qu’on allait devoir faire. Nous ne voulions pas faire ces choses. C’était dégoûtant et ça faisait mal. Mais, nous pensions qu’en Europe, la vie allait être plus facile. Et de toutes façons, nous n’avions pas vraiment le choix.

Rêve d’une vie meilleure

Nous étions une dizaine à partir. Le voyage a duré plusieurs mois. Nous prenions des bus ou des taxis brousse. A chaque escale, ceux qui nous emmenaient nous faisait travailler, malgré la fatigue et les douleurs. Pour passer d’un pays à l’autre, il nous fallait de nouveaux papiers. C’est au Maroc, puis en Italie et en France, que nous avons eu le plus de problèmes. En Afrique, les passeurs s’arrangeaient avec les policiers et les douaniers. Souvent, il suffisait d’un bakchich. Mais quand nous sommes arrivés au Maroc, à Tanger -, nous avons eu peur de ne pas pouvoir sortir. Il y avait beaucoup de clandestins. Certains attendaient depuis plusieurs mois pour pouvoir traverser la mer. Nous avons finalement pu passer assez rapidement. Les passeurs nous ont donné des passeports venus d’Italie. Puis nous avons pris le bateau.

Nous avons travaillé quelques jours en Italie. Je ne pensais pas qu’il y avait autant d’Africains là-bas. Je me suis rendu compte qu’ils étaient malheureux. Les clients, des Italiens, nous prenaient de haut et parfois nous maltraitaient. Nous sommes arrivées à Paris il y a deux mois seulement. Les Français semblent plus gentils. Nous sommes toutes très fatiguées et je ne me rends pas encore bien compte. Tout ce que je souhaite, c’est trouver un mari, recommencer une nouvelle vie. Mais pour ça, il faut que je rembourse et donne de l’argent à ma tante. Les mamas qui s’occupent de nous ici nous ont conseillé de faire tout ce qu’elles demandent. Une des filles a essayé de partir. Elle s’est fait battre et on l’a menacée de mort, elle et sa famille. J’ai peur pour ma sœur et pour ma mère. »

Témoignage recueilli par Nathalie Rohmer.


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