25 avril 2018 / Mis à jour à 01:00 - Paris.  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Tunisie - Cinéma
La Tunisie sans tabous
Bedwin Hacker de Nadia El Fani. La réalisatrice franco-tunisienne Nadia El Fani présente en France son premier long-métrage, Bedwin Hacker. Un film d’espionnage informatique réjouissant et original, entre Paris et Tunis, qui tord le cou aux tabous et aux clichés habituels sur la Tunisie.

Nadia El Fani, de père tunisien et de mère française, vit entre les deux pays. C’est également entre la Tunisie et la France que se déroule son premier long métrage, Bedwin Hacker, qui traite du piratage informatique et de la désinformation. Son héroïne, Kalt, pirate les satellites et brouille les chaînes télévisées européennes depuis l’oasis de Midès. Nadia El Fani a d’abord été assistante à la réalisation, notamment de Nourid Bouzid, Roman Polanski, Romain Goupil ou Franco Zeffirelli. Elle a créé sa maison de production, Z’Yeux Noirs Movies, en 1990 à Tunis. Elle a réalisé et/ou produit des films institutionnels, des spots et des court-métrages. Elle revient sur son film qui bouscule les clichés et les idées préconçues.

Afrik : Avec Bedwin Hacker, vous vous attaquez au film de genre…
Nadia El Fani : C’est un style de cinéma que les réalisateurs arabes ne se sont pas encore approprié. Pour moi, c’était d’abord une astuce pour faire passer un message politique avec humour. Dire des choses qui font grincer les dents est plus facile avec un film de genre. Ce qui ne veut pas dire que le scénario a été accepté facilement. J’ai mis 4 ans et demi pour obtenir une subvention de la part du gouvernement tunisien. J’ai proposé le projet quatre fois. En France, le projet a aussi été refusé. Au final, j’ai fait ce film avec très peu d’argent. Pourtant, le scénario a obtenu des prix dans des festivals. C’est donc qu’il n’est pas si mauvais qu’on a voulu me le faire croire ! Avec ce film d’espionnage informatique je m’adresse soit-disant à l’Occident alors qu’en fait je touche directement la société tunisienne.

Afrik : Justement, le film a déjà été projeté en Tunisie, comment les gens ont réagi ?
Nadia El Fani : Le film a été très bien reçu par les Tunisiens. Il n’a pas encore été distribué dans les salles mais il était sélectionné aux Journées cinématographiques de Carthage où il a été très apprécié. Dans les facs, c’est vite devenu un film culte, les étudiants se sont passés le mot. A contrario, il peut susciter des réactions de rejet car certaines personnes n’acceptent pas le message politique et trouvent que je vais trop loin.

Afrik : Ce sont surtout les hommes qui réagissent mal, non ? Car dans votre film, ce sont les femmes qui mènent la danse !
Nadia El Fani : C’est vrai que les hommes n’ont pas forcément le beau rôle mais quand c’est l’inverse personne ne s’en étonne ! Et puis mes personnages masculins ne sont pas de sombres idiots, contrairement aux rôles de femmes en général dans les films qui ne sont souvent que des faire-valoir.

Afrik : Vous abordez des thèmes encore tabous en Tunisie : la sexualité, et notamment, fait nouveau, l’homosexualité et la bisexualité…
Nadia El Fani : Mon film est anti-clichés et son ton, très libre, tranche avec les tabous énormes qui existent encore dans la société tunisienne. Lors des débats en Tunisie, les spectateurs n’osent pas évoquer directement la question du sexe dans mon film. Personne ne me parle par exemple du couple de filles qui s’affichent et parlent de leur relation sans gêne. C’est comme si les gens ne voulaient pas le voir. Pareil pour la scène de flash-back, où mon héroïne couche avec une fille : je n’ai même pas osé tourner une scène de baiser sur la bouche et pourtant, en Tunisie, on me demande de couper celle qui les montre côte à côte dans un lit ! En fait, la question qui choque le plus, c’est l’alcool. Déjà parce que ce sont des femmes qui boivent et ensuite parce qu’à un moment donné, elles boivent en présence du père… J’ai aussi été attaquée sur la nudité. Alors que l’héroïne est dévêtue deux fois et dans des scènes où il est tout à fait normal qu’elle le soit…

Afrik : Votre film est donc à des années lumière des clichés exotiques sur la Tunisie mais le milieu branché que vous filmez existe-t-il pour autant dans le pays ?
Nadia El Fani : Bien sûr ! J’ai tourné dans des lieux publics. Le bar avec des DJ techno existe. Il y a toute une modernité aujourd’hui dans les pays arabes qu’on refuse de voir ou de regarder en face. Et puis la Tunisie est l’un des pays arabes les plus avancés en matière de droits de la femme. Nous avons des lois qui protègent nos libertés. C’est le côté schizophrène et le paradoxe chez nous. Quand on est caché on peut tout faire mais il ne faut surtout pas s’afficher. D’ailleurs, ce qui choque les gens, ce n’est pas le fait que ce que je raconte existe ou pas mais que je le montre. Il y a là une vraie hypocrisie… La société tunisienne est une société du non-dit. Il faut bousculer un peu les mentalités et mon film est là pour ça !

Afrik : Etiez-vous une pro de l’informatique avant de faire ce film ?
Nadia El Fani : Non ! J’ai beaucoup travaillé sur l’aspect technique. Ce qui m’intéressait de traiter avant tout, c’est la manipulation des esprits par les informations et notamment par le biais de la télévision. Aujourd’hui, une information ne devient vraie qu’une fois qu’elle est passée à la télé. Après la première guerre du Golfe, les pays arabes ont souffert d’un déficit d’image car ils ne maîtrisaient pas l’information mondiale. Depuis, il y a eu des progrès, notamment grâce à des chaînes comme Al Jazeera. Mais c’est toujours l’Occident qui fait des images sur le reste du monde. C’est donc toujours la vision occidentale des choses qui domine. Les pays arabes n’existent pas dans le monde actuel. On n’arrive pas à faire passer un autre message qu’un message de violence, d’uniformité comme « tous les pays arabes sont musulmans ». On oublie que ces pays accueillent une multiplicité de religions.

Afrik : Vous faites régulièrement des clins d’œil au pays voisin, l’Algérie…
Nadia El Fani : Lorsque les massacres ont commencé en Algérie dans les années 90, la Tunisie a été le seul pays à laisser ses frontières ouvertes. Officiellement, le gouvernement tunisien n’a pas aidé les Algériens mais officieusement, il y a eu bon nombre d’intellectuels et d’artistes qui sont venus se réfugier en Tunisie. La population tunisienne les a accueilli, c’était quelque chose de très fort et qui a marqué les esprits. Lella Frida, l’un des personnages du film, est une musicienne et chanteuse algérienne qui fait partie de ces exilés, menacés de mort dans leur pays natal.

Afrik : Travaillez-vous sur un autre film ?
Nadia El Fani : Oui, sur un deuxième long métrage, dont l’univers totalement différent, encore plus décalé ! Ça se passera encore entre la France et la Tunisie, je crois que je suis définitivement habitée par ces problèmes d’identité ! Le Maghreb et la France possèdent une histoire commune énorme. On est proche et loin en même temps. Au Maghreb, on connaît mieux la France, on est habité par la culture française. Ce n’est pas réciproque en France mais à l’image de ce qui se passe dans la musique, le métissage finira bien par s’imposer. C’est une question de temps : la France finira par accepter sa part de Maghreb.

Bedwin Hacker sort mercredi 16 juillet en France.


  



à la une



afrik-foot