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Sylvie Kandé dans les remous d’une quête infinie de l’autre rive

Interview. Onze ans après Lagon, Lagunes, savante prose poétique louée par Édouard Glissant qui en signa la post-face, Sylvie Kandé publie La quête infinie de l’autre rive, épopée en trois chants (Gallimard, Coll. Continents Noirs, 2011). Dans ce nouvel opus, elle sonde et met en abyme deux quêtes derrière lesquelles se profile un récit à la portée universelle : l’équipée périlleuse de ces dizaines de milliers de jeunes qui aujourd’hui, dans l’espoir d’atteindre l’Europe, s’embarquent sur l’océan ; et la tentative de traversée de l’Atlantique dirigée au XIVe siècle par l’empereur mandingue Aboubakar II (alias Bata Manden Bori), avec, en filigrane, la question d’une « histoire autre » – et si les expéditions malinké avaient, avant Christophe Colomb, « découvert » l’Amérique...

L’auteure, aujourd’hui installée à Harlem, nous invite dans les coulisses de cet ouvrage dense et intense, dont la gestation dura près de trois ans. De mère française et de père sénégalais, Sylvie Kandé est née à Paris en 1957. Elle y a fait une khâgne, une maîtrise de lettres classiques et une thèse de doctorat en histoire africaine. Elle enseigne aujourd’hui à l’université SUNY Old Westbury.

Afrik.com : La quête infinie de l’autre rive débute avec l’extrait d’une chanson de Didier Awadi, pionnier du rap sénégalais [qui a présenté au festival de Cannes le 15 mai dernier son premier film, Le point de vue du Lion, un documentaire traitant de la question de l’immigration clandestine]. Dans l’extrait de cette chanson, un personnage à bord d’une pirogue raconte le motif de sa fuite : des promesses non tenues (« boulot », « nourriture », « espoir »...). Pensez-vous que les rappeurs sont aujourd’hui des porte-parole (et aussi des commentateurs) de cette « quête infinie » portée par une jeunesse africaine en mal d’un ailleurs imaginé meilleur ?
Sylvie Kandé :
Le rap sénégalais est en général politique et les rappeurs sénégalais, au Sénégal et ailleurs (on pense à Diziz la Peste), ont commenté avec finesse les politiques d’immigration et le vécu des immigrés. Le succès de leurs textes atteste qu’ils cristallisent frustrations et espoirs d’une jeunesse qui estime à juste titre qu’elle a le droit de choisir sa manière et son lieu d’existence. Didier Awadi, avec la franchise qui le caractérise dès ses débuts dans le groupe Positive Black Soul, assigne, dans la chanson que vous évoquez, des responsabilités précises pour cette hémorragie de départs en pirogue loin d’un quotidien devenu particulièrement invivable à partir des années 1980. Il « représente » (c’est-à-dire se lève et parle pour) « les malheurs qui n’ont point de bouche », selon la belle expression d’Aimé Césaire. Il y a là bien sûr recoupement avec le projet de La quête infinie de l’autre rive. J’ai beaucoup réfléchi en effet aux motivations qui poussent ces hommes et ces femmes du XIVe ou du XXe siècle à prendre la mer, ainsi qu’aux profits réalisés sur leur départ. Mais j’ai adopté une position beaucoup plus ambiguë, puisque, sans encourager qui que ce soit à un voyage entrepris dans des conditions aussi périlleuses, je célèbre l’exploit que cette traversée infernale représente.

Afrik.com : Qu’est ce qui vous fascine le plus dans cette quête contemporaine d’un « autre possible » ?
Sylvie Kandé :
C’est à quel point elle ressemble à tout projet poétique, tissant le futur à partir de soi, à partir de rien. Le tissage de la parole. Le poète en araignée.

Afrik.com : Vous mettez en parallèle avec habileté deux audacieuses quêtes de l’autre rive inscrites dans des temporalités distinctes. À quelle occasion avez-vous commencé à rêver de raconter, et faire se rencontrer, ces deux quêtes ?
Sylvie Kandé :
Tout le projet de La quête infinie de l’autre rive tourne précisément autour de la mise en relation inattendue de ces expéditions et ce que suggèrent leurs effets de répétition et de contraste. Tout se passe finalement dans les interstices qui séparent les trois chants les uns des autres : c’est, je crois, l’espace privilégié pour interroger ce parallèle. Par exemple, serait-ce que le Middle Passage met fin à un grand récit précédent, viable jusqu’au XVe siècle, celui du voyage de connaissance, auquel tous les audacieux, sans distinction d’origine, pouvaient librement participer ? Il y aurait eu dès lors distribution convenue des récits : d’une part, les voyages africains, au nombre desquels figurent les migrations économiques contemporaines, condamnés à rejouer indéfiniment le scénario de la Traite ; d’autre part les voyages occidentaux (y compris le tourisme), construits sur le modèle de la conquête. Je n’ai pas le sentiment que La quête infinie de l’autre rive ait eu dans mon esprit une genèse du type : « Au commencement était un empereur… ». Il me semble que la signification du poème apparaît mieux si l’on en commence la lecture au chant III ; on revient ensuite sur ses pas pour imaginer une aventure ancienne, porteuse de rêve et de liberté, qui fait naufrage ou ne laisse pas de trace écrite dans l’Histoire. La raison du plus fort étant encore, si les poètes n’y prennent pas garde, la meilleure.

Afrik.com : Pourquoi avoir choisi l’épopée pour conter cette double migration ? Ce choix narratif fut-il défini clairement dès le départ ? Précisons ici que dans l’avant-propos vous attribuez le qualificatif « néo-épique » à votre écrit, mettant ainsi en exergue un détachement par rapport à l’histoire de ce genre.
Sylvie Kandé :
Si j’ai pu mener à fin la rédaction de ce poème, c’est qu’il a très vite pris la forme qui convenait le mieux pour peindre la vastitude des éléments que parcourent les piroguiers, leur rencontre des dieux, l’hubris de l’équipée, la démence des chefs et la puissance de l’imaginaire de l’ailleurs. Rapidement, le texte a largué les amarres et commencé à respirer à la cadence des rameurs ; l’historique, l’héroïque et le merveilleux se sont noués sans artifice. L’épique s’imposait et j’ai pris en charge cette parole en devenir. Ce choix a des implications intéressantes au niveau des représentations : l’Afrique de La quête infinie de l’autre rive est mue par le sens de l’honneur, l’estime de soi, la foi – en sa capacité à faire l’histoire, tout particulièrement. Les personnages parlent une langue riche et texturée. Cependant on sait que l’épopée en tant que genre s’est souvent faite le thuriféraire de la nation. Comme je ne me réclame d’aucun nationalisme et ne souhaitais pas sombrer dans le dithyrambique (en fait, les voix narratives dans mon texte sont multiples, souvent ironiques et ouvertement critiques), j’ai qualifié le poème de « néo-épique ». J’ai d’ailleurs trouvé un argument supplémentaire chez Édouard Glissant qui voit l’épopée comme la célébration d’une défaite. La quête infinie de l’autre rive chante l’anti-conquête parce que la conquête ne peut qu’asservir conquérants et conquis. C’est un poème à la gloire d’une vision différée, d’une défaite assumée parce que la défaite, plus que la victoire, est la mesure du cœur que l’on possède.

Afrik.com : En dehors de votre imaginaire et de votre plume, qu’est-ce qui a nourri l’écriture de ce livre ? Avez-vous consulté des documents, éprouvé le besoin d’aller scruter l’océan… ?
Sylvie Kandé :
Quand je suis en « état d’écriture », tout peut se prendre dans mes filets : un refrain, un regard, un mot, une odeur. Je griffonne alors rapidement la pensée ou l’émotion sur ce que j’ai sous la main, un bout de papier souvent, un mur parfois. (Quoiqu’on m’ait reproché ce mauvais pli, je maintiens qu’il est plus difficile de perdre un mur qu’une feuille). Non, je n’ai pas fait d’excursion spéciale pour scruter l’océan, pourtant tout proche puisque Manhattan est une île. C’est que l’océan dans La quête infinie de l’autre rive est une métaphore, on l’a compris, pour parler du temps, de la vie, de la peur de l’ailleurs et de l’autre. Certes, j’avais écrit un essai sur la notion de médiévalisme en littérature africaine, dans lequel l’empire du Mali et l’œuvre d’Ahmadou Kourouma figuraient en bonne place. Mais avant d’écrire ma fiction, je n’ai ni fait de recherches supplémentaires, ni classé les informations en dossiers, n’ayant aucun penchant pour le réalisme. Par contre, j’ai longuement étudié chaque question qui surgissait du texte en cours d’écriture : Aboubakar II alias Bata Manden Bori était-il musulman ? Comment construit-on une pirogue ? Qui profite du départ de ces aventuriers, de ces harragas ? etc…

Afrik.com : Vous livrez un récit extrêmement intense. À vous lire, on a comme l’impression d’embarquer avec ces migrants, de « ramer » avec eux. Avez-vous eu parfois le sentiment d’être vous-même emportée par l’écriture de ce livre et l’immersion dans ces récits tumultueux ?
Sylvie Kandé :
J’hésite à l’admettre mais, comme disait Flaubert, « Madame Bovary, c’est moi ! ». Oui, je peux dire que j’ai souvent ramé dans ma vie ; j’ai connu des naufrages, mais je crois avoir jusqu’à présent réussi, contre vents et marées, à maintenir le cap. Non que La quête infinie de l’autre rive contienne des éléments autobiographiques, mais le poème traite du rôle de l’épreuve dans la construction de l’image de soi et du sens de l’existence : il évoque mille et une traversées, des plus officielles aux plus intimes, y compris celle qui consiste à écrire une épopée ! Lorsque la modernité devient par trop pesante, le passé est une tentation facile, surtout si vous croyez reconnaître dans les valeurs du temps jadis celles qu’on vous a inculquées et qui n’ont plus cours aujourd’hui. Mais j’avais mes garde-fous contre le passéisme et d’abord, la nécessité de témoigner du scandale : ces voyages entrepris aujourd’hui par de jeunes Africains, déterminés à se forger un avenir meilleur et « augmenter le nom », ou à mourir. D’où le mot d’ordre plein d’orgueil qui fut longtemps le leur : Barça (Barcelone) ou Barsak (l’antichambre du paradis).

Afrik.com : La narration est ciselée avec minutie. On subodore le labeur soutenu derrière chaque phrase, chaque détail. Combien de temps a duré l’élaboration de cet ouvrage ? En quoi l’écriture de ce livre vous a-t-elle transformée ?
Sylvie Kandé :
Travail, oui, labeur, non : j’ai écrit avec ferveur, même si quelquefois le découragement a failli me saisir devant l’ampleur de la tâche et le peu de temps que je pouvais y consacrer. Vous vous souvenez de cet essai de Virginia Woolf, « A Room of One’s Own », dans lequel elle propose qu’une femme, pour écrire de la fiction, doit avoir son indépendance économique et « une pièce à elle » ? Le plus laborieux finalement, a été de me créer une pièce mentale et spirituelle à moi, une parenthèse temporelle à moi, fermée aux soucis du quotidien – une gageure dans le contexte d’une ville comme New York et de la pluralité des rôles que j’ai à jouer. Mais il fallait aussi que cette pièce soit « poreuse à tous les souffles du monde », pour reprendre une image césairienne, parce que l’imaginaire meurt de refuser l’échange. Dans cette pièce, certaines péripéties complexes – par exemple la métamorphose de l’empereur en figure de proue, racontée au premier chant – se sont révélées étonnamment faciles à écrire. D’autres m’ont demandé plus de « remise sur le métier » : sachant par exemple que l’un des attributs royaux en Afrique précoloniale est le don de faire tomber la pluie, un don activé par des visites aux lieux sacrés, je me suis demandé si le départ de Bata Manden Bori n’était pas une quête de nouveaux « sites de pluie ». En lisant le travail de Roderick McIntosh, j’ai trouvé confirmation que les premières décennies du XIVe siècle correspondaient à une période de sécheresse et de transition dans la conception de la monarchie au Mali. A partir de toute cette recherche, je n’ai sans doute produit qu’une dizaine de vers mais leur plénitude vient de la problématique qui les nourrit. Comme je ne pouvais souvent écrire qu’une ligne tous les quinze jours, ou que de trois à six heures du matin, j’ai passé environ trois ans à écrire ce poème, mais ce temps était nécessaire, je crois, au processus de maturation de ma vision. Au contact de ce texte, j’ai moi aussi mûri en tant que personne, et mon écriture s’est assise, en quelque sorte.

Afrik.com : La lecture de cet ouvrage est ardue. Elle demande un certain effort, voire un effort certain. Le livre est notamment parsemé de termes rares et de néologismes. Vous avez eu recours à une terminologie technique maritime très pointue, que vous-même avez en partie découverte j’imagine. Cette densité et complexité du récit sont-elles la résultante de votre désir exigeant d’appréhender le réel de la manière la plus fine et la plus juste ?
Sylvie Kandé :
Quand on a l’intention de publier, on n’écrit pas pour être hermétique. On avait déjà dit que Lagon, lagunes, était un texte opaque et difficile, ce qui m’a surprise. J’avais, moi, l’impression d’être très, trop transparente et je pensais que l’on me reprocherait plutôt cette ressemblance criante avec des situations et des personnages « existants ou ayant existé ». Avec La quête infinie de l’autre rive, je me suis imposé plusieurs contraintes, non pas gratuitement, mais parce que je pressentais qu’elles m’aideraient à faire surgir cette beauté vague qui me hantait. J’ai donc voulu traduire le rythme de la rame et de la vague par le jeu des sonorités : si mes vers ne riment pas nécessairement, ils sont marqués par des assonances et des allitérations, des effets d’écho et de ressac. Par ailleurs, j’étais décidée à inventer des époques, des climats – confinement des corps et enchevêtrement des rapports humains, pendant un voyage au long cours – avec comme seule ressource, des mots. Je les ai choisis pour leur pouvoir d’évocation, mais avant tout, pour leur beauté. J’ai travaillé mon texte jusqu’à ce qu’il me donne le plus grand plaisir esthétique, un plaisir que je partageais à l’avance avec mes lecteurs imaginés. Mais j’avais aussi une autre visée, celle d’appliquer le lexique réservé au Moyen âge européen à l’empire médiéval du Mali, afin de radicalement transformer la représentation de l’Afrique : Aboubakar n’est jamais donné à voir « assis sur une natte sous l’arbre à palabres », mais entouré de ses barons, de son emparlier et de ses valets.

Afrik.com : La question que vous posez en filigrane (et si les expéditions malinké avaient, avant Christophe Colomb, « découvert » l’Amérique...) semble être l’occasion de montrer la puissance de la fiction, qui, elle, peut raconter (et nous projeter dans) un scénario imaginaire de renversement radical d’un pan d’histoire, ce que ne pourrait faire l’historienne que vous êtes par ailleurs. Comment d’ailleurs ont cohabité les deux Sylvie Kandé lors de l’élaboration de ce livre ?
Sylvie Kandé :
Le nez n’est pas fait pour porter des lunettes, ni l’esprit scinder selon les lignes de partage des disciplines universitaires. Je peux, sans états d’âme, écrire un essai historique, une critique littéraire, en utilisant des méthodologies spécifiques, et aussi écrire de la fiction. J’aime bien, d’ailleurs, écrire une fiction et un texte théorique simultanément : Lagon, lagunes par exemple, a été ébauché au moment où j’écrivais les réflexions préliminaires sur lesquelles s’est ouverte la conférence autour du métissage que j’avais organisée à la New York University en 1998. Et ce, peut-être justement parce que je devais, dans le texte théorique, observer une certaine distance par rapport à mon sujet. L’écriture est pour moi l’espace de la plus grande liberté et de la plus grande contrainte : je ne suis tenue à rien qu’à créer du sens par la beauté. Mais l’ère du binaire est bel et bien terminée : il se trouve que j’ai plus d’une corde à mon arc, ce dont je ne m’inquiète pas outre mesure.

Afrik.com : L’ouvrage est dédié à l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo. Que vous inspire ce personnage héroïque et sa propre « quête infinie » ?
Sylvie Kandé :
Joseph Ki-Zerbo a travaillé sans relâche pour que l’histoire africaine soit reconnue comme discipline – alors que d’éminents savants en contestaient encore l’existence – et pour que le capital du passé soit réinvesti dans le développement en cours de l’Afrique. Pionnier de la promotion des sources orales, son érudition était bien connue et son panafricanisme sans dogmatisme. Historien intègre, il écrivait néanmoins de façon lyrique et personnelle, un peu à la manière de Jules Michelet ou de C.L.R. James. Je lui dois beaucoup. Mes parents possédaient par bonheur une copie de son ouvrage intitulé L’histoire de l’Afrique noire d’hier à demain : j’ai donc immédiatement compris que l’Afrique avait une histoire – ce dont les livres des programmes scolaires et l’attitude du voisinage auraient pu me faire douter, à un âge de grande vulnérabilité personnelle. Pendant que j’écrivais La Quête infinie de l’autre rive, j’avais, épinglé près de mon ordinateur, un passage de son dernier discours, dans lequel il revisite un de ses sujets de prédilection : la nécessité pour écrivains et artistes de s’inspirer des récits du passé africain dont certains sont, d’après lui, « d’un pathétique à vous couper le souffle ». Il y parle aussi du devoir de recherche dont la lassitude ou l’amertume ne doivent nous détourner, ainsi que de la contribution de l’effort d’écriture individuel au succès collectif. Chaque fois que le doute me gagnait, je relisais la citation et me remettais au travail.

Afrik.com : Édouard Glissant a signé la post-face de votre premier livre. Pourriez-vous dire quelques mots sur ce grand penseur qui vient de nous quitter ? – vous l’avez bien connu je crois.
Sylvie Kandé :
Lorsque le monde s’effondre (et il le fait souvent), le salut vient de ceux qui, comme Édouard Glissant, nous rappelle le pouvoir de l’imaginaire sur le désastre. Le plus grand désastre, et il en parle magnifiquement, c’est la mise en catégorie du monde, des gens dans le monde, à des fins d’inventaire et de hiérarchisation. Au vertical, métaphore pour un progrès qu’on a voulu croire infini, il substitue le transversal, la relation entre des divers. On le sait déjà, sa poétique de la Relation est une véritable révolution copernicienne : elle nous offre une échappatoire à la logique pauvre du binaire, caractéristique de la première moitié du XXe siècle. Lorsque je pense à son écriture, c’est le concept grec de la « Kalokagathia » qui surgit, l’idée que le beau et l’éthique ont partie liée. Les textes d’Édouard Glissant resplendissent de cette beauté qui repose sur un infini respect du monde, de ses paysages et des gens, même dans leurs aspects les plus opaques ; sur la volonté d’affirmer une singularité qui ne s’isole pas mais qui en appelle d’autres à s’énoncer ; et sur une passion pour la justice qui ne s’est jamais démentie. Comme vous le savez, il est encore intervenu, dans les dernières années de sa vie, pour découpler les notions amalgamées de défense de l’identité nationale et de contrôle de l’immigration et en cela, il nous rappelle l’engagement d’un autre penseur un peu oublié aujourd’hui, Jean-Paul Sartre. Je suis honorée qu’Édouard Glissant ait trouvé de l’intérêt à mon Lagon, lagunes, en dépit de ses réserves sur le concept de métissage auquel il préférait celui de créolisation.

Afrik.com : Comment aimez-vous à vous définir ?
Sylvie Kandé :
J’avoue qu’avec le temps, je deviens de moins en moins soucieuse de l’étiquette – à tous les sens du terme. Si je voulais ne rendre compte que de quelques composantes de mon identité (l’arrière-grand-père breton qui a appris le français à l’armée, le grand-père peul qui fut l’un des premiers instituteurs sénégalais, le grand-père limousin ouvrier à qui je dois mon goût des bibliothèques, la grand-mère malinké dont j’ai pris les yeux, les enfants qui cochent la case « africains-américains » sur les formulaires, la cousine parisienne et un peu sicilienne aussi), le terme que j’adopterais pour me définir serpenterait déjà sur plusieurs pages ! Les étiquettes sont bien stériles par rapport à la richesse des rencontres et la complexité des personnes dont nous sommes issus. Mais les problèmes du jour demandent des stratégies identitaires appropriées : là où l’Afrique est sous-représentée ou mal représentée, je suis africaine ; si l’appartenance des dits « immigrés de la seconde génération » à la France est remise en cause, je suis française. Me définir comme écrivaine ? Oui, parce que l’écriture, comme la maternité, sont deux lieux où j’affirme ma singularité. Mais je me garde bien d’essentialiser ce rôle car j’en joue beaucoup d’autres simultanément : je prends très au sérieux l’amitié, l’enseignement et la lecture, entre autres.

- Commander La quête infinie de l’autre rive, épopée en trois chants, Gallimard, Coll. Continents Noirs, 2011, 107 p.


Christine Sitchet, sociologue, journaliste et critique, vit à New York.



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