26 novembre 2014 / Mis à jour à 21:32 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
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Les nouveaux défis de la presse tunisienne

Les journalistes peuvent désormais exercer leur métier. En annonçant la fin du ministère de l’Information, le Premier ministre Mohammed Ghannouchi a tourné une sombre page de l’histoire de la presse en Tunisie. Avec la chute de Ben Ali, les médias peuvent enfin s’exprimer librement, après des années de censure. Les journalistes devront quant à eux se délivrer de l’auto-censure pour répondre aux défis de cette libéralisation, et ainsi retrouver la confiance de leurs lecteurs.

Les quotidiens nationaux étaient en rupture de stock vendredi en Tunisie, symbole de l’attente du peuple tunisien. Pour la première fois depuis plus de deux décennies, les journalistes peuvent faire leur métier, sans interférence des services de sécurité et du ministère de l’Information aboli par le gouvernement intérimaire à la suite du départ de l’ex-président Zine Al-Abidine Ben Ali. Le Monde, Courrier international, Libération, paraissent à nouveau.

Pendant des années, les médias, privés comme publics, ont fonctionné sous tutelle du régime de Ben Ali. « On a été opprimé d’une manière incroyable. On ne pouvait pas même pas être neutre. Des journalistes ont été virés, pourchassés, emprisonnés, on a même tiré sur un correspondant du journal Le Monde », confie Lotfi Laamari, contacté par Afrik.com. Figure des médias tunisiens, il a été plusieurs fois chassé de sa rédaction pour ses prises de positions. « On ne pouvait pas écrire sur la Tunisie. Pas non plus sur les pays « amis », comme la Libye, ou le Maroc », poursuit-il. En 2008, pour avoir couvert pour la télévision la révolte de la mine de Gafsa, au sud de la Tunisie, Fahem Boukadous a été condamné à quatre ans de prison pour « association de malfaiteurs » et diffusion d’informations menaçant l’ordre public. Il a été libéré jeudi.

« En Tunisie, la presse c’est pour les annonces »

Le système était bien huilé. Chaque article était soumis par les rédacteurs en chef à l’aval du Palais, ou de l’Agence tunisienne de communication étrangère (ATCE), véritable « prison de la Bastille » pour Lotfi Lamaari. Les rares qui ne respectaient pas cette injonction s’exposaient à la colère du régime en cas d’articles compromettants. L’ATCE pouvait aussi décider de priver le journal de la vitale publicité étatique. Les rédacteurs en chef sont ainsi devenus au fil des années des symboles de la censure. Pas étonnant que dans certains quotidiens, les journalistes ont exigé leur départ après la fuite de Ben Ali. Les journalistes de La Presse de Tunisie ont par exemple mis dehors leur rédacteur en chef, nommé par l’ex-parti au pouvoir. Le président Ben Ali faisait tout les matin la Une de leur journal.

« Tu étais privé de tout quand tu n’étais pas du côté du pouvoir », affirme Lotfi Laamari. Pourtant, certains se sont battus pour faire honneur à leur profession. « Les journalistes étaient divisés entre ceux qui ont choisi d’être modérés pour pouvoir survivre, et d’autres, minoritaires, pour qui la liberté de la presse passait avant les acquis sociaux », explique le journaliste tunisien. Petit à petit s’est mis en place une sorte d’autocensure. Et, ceux qui tentaient de s’en libérer pouvaient même être mal vus au sein de leur profession.

En janvier 2008, le Syndicat national des journalistes tunisiens est crée. Cinq mois plus tard, sous la houlette du responsable de son bureau, Néji Bghouri, le syndicat publie un rapport sur la liberté d’expression mettant directement en cause le régime de Ben Ali. Ce rapport provoque un tôlé en Tunisie, mais aussi, chose plus surprenante, au sein du tout nouveau syndicat. Une motion de censure y est votée, quatre membres du bureau démissionnent, suffisant pour destituer Néji Bghouri.

Répondre aux défis de la liberté de la presse

La presse tunisienne n’a pas couvert les émeutes. Le 6 janvier, deux jours après la mort de Mohamed Bouazizi à la « Une » des principaux titres de la presse tunisienne, de langue française ou arabe, aucun mot sur son histoire, ni sur des premiers soulèvements qui se sont multipliés entre le 19 et le 24 décembre dans les villes voisines de Sidi Bouzid. Ce n’est qu’à partir du 13, date à laquelle Ben Ali annonce dans un discours la libéralisation de la presse, que les médias tunisiens commencent à traiter de ces évènements. Avant cela, ils présentaient les manifestants comme des « délinquants ».

Face à cette autocensure, les Tunisiens ont déconsidéré la presse nationale en tant que vecteur crédible d’information. Une place prise par les chaînes étrangères comme France 24 et surtout Al-Jazzera, ainsi que par Internet. Ils sont 3,5 millions, soit environ 30 % de la population, à avoir suivi la contestation sur le Net, s’échangeant l’information nécessaire pour la faire grandir. L’ancien président Zine Al-Abidine Ben Ali a attisé ce désamour. « Ben Ali a eu un comportement schizophrène par rapport à la presse. D’un côte, il encourageait les journalistes à se détacher de l‘auto-censure. De l’autre, on était suivi par les services secrets. Et le public croyait Ben Ali », explique Lotfi Laamari.

Aujourd’hui, les langues commencent à se délier, et comme dans la rue, on ose enfin dire les choses. Pourtant, il semble qu’une restructuration complète soit nécessaire pour que les médias se détachent complètement de leurs vieux réflexes. Pour Lotfi Laamari, cette nouvelle liberté est « un acquis provisoire qu’il faut consolider à travers des textes juridiques ». Il milite pour une refonte du code de la presse. Selon lui, les conditions matérielles défavorables des journalistes sont aussi un frein à la qualité du traitement de l’information en Tunisie, où le salaire moyen des journalistes avoisine les 500 dinars.

Lootfi Laamari voit la période Ben Ali comme « une sombre parenthèse » qui se referme. Il est certain que « le peuple a compris que le régime de Ben Ali était responsable de l’état de la presse tunisienne ». Selon lui, « Al-Jazeera est moins présent » depuis quelques jours. Il est tout de même conscient que la presse devra « être à la hauteur de cette responsabilité » pour retrouver la confiance de ses lecteurs. Lors des manifestations qui ont entrainé la chute de Ben Ali, on clamait « Tounis Sabaa, jabana », Tunis7, vous n’êtes que des lâches.

Lire aussi :
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