De Hors-la-loi à la vérité historique


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trois couleurs

Quatre mois avant sa sortie en salle, Hors-la-loi de Rachid Bouchareb a secoué Cannes et fait déjà couler des flots d’encre. Il faut s’en féliciter. Car rouvrir le dossier algérien sera, de toute façon, salutaire.

Entourloupe planétaire

En effet, depuis cinquante ans, l’Etat français dans toutes ses composantes et émanations affirme que les Africains en général et les Algériens en particulier aspiraient à l’indépendance et que le général de Gaulle, dans sa grande sagesse, exauça finalement leur vœu.

Or ceci est essentiellement une contrevérité puisqu’en dernière analyse, le général de Gaulle et ses alliés imposèrent l’indépendance aux Africains. Pour des raisons inavouables, touchant à la race, à la civilisation, à la religion et à l’argent.

Si l’espoir est désormais permis, c’est qu’un élément nouveau est survenu ces dernières années et s’amplifie singulièrement ces derniers mois. Désormais, dans les petites sphères politiques, intellectuelles et même universitaires françaises, aucun spécialiste ne conteste sérieusement que l’Afrique a été larguée il y a cinquante ans par un Etat français raciste et âpre au gain. Difficile, il est vrai, de nier ce que la silencieuse Afrique sait depuis toujours et murmure de plus en plus ouvertement…

En creux, on comprend que l’histoire officielle de la décolonisation franco-africaine relève au mieux de la fable, au pire de l’imposture. Cette dernière assertion étant évidemment des plus gênantes. D’autant que l’entourloupe se déploie à l’échelle intercontinentale, si ce n’est planétaire, et que ses enjeux sont colossaux…

Exemple de retournement

A titre d’exemple de ce retournement historiographique sans précédent qui commence d’éclater (avec à la clef, on est du moins en droit de l’espérer, des changements majeurs dans les relations franco-africaines au cours des années et décennies à venir…), cet échange surréaliste, tout récemment sur France 5.

Le lundi 24 mai 2010, dans l’émission C dans l’air d’Yves Calvi, intitulée « Algérie, Palme d’or des tabous », entre politologues, historiens et autres sociologues de conséquence, voici ce qu’on entendit vers la minute 0’59 :

Raphaël Draï : Les uns et les autres doivent comprendre qu’on est sur un véritable chantier, que ce chantier est extrêmement douloureux et qu’il y a une certaine manière de parler des choses, (…) de décrire la véritable machine qui nous a tous broyés, les uns et les autres. Parce qu’en 1958, dans ce mois de mai qui est un mois fabuleux, avec un ciel bleu comme je n’en ai plus jamais revu, il y a eu un véritable moment de fraternité. Alors bien sûr, du point de vue de l’analyse politique, on dira que les uns et les autres ont été transportés en camion, que chacun s’est raconté des histoires. Mais je crois que dans les lycées, je crois que sur les places publiques, il y a eu un moment, un moment, comme ça, qui a rappelé aussi un de ces grands moments, par exemple, de la Révolution française. Voilà. Tout était possible. Encore fallait-il prendre le parti d’accorder la nationalité française à tous les Algériens… Mais ça, je crois, que le général de Gaulle, de ce point de vue là, a beaucoup louvoyé, et…

Benjamin Stora (d’une lassitude moqueuse) : Encore de Gaulle… !

Raphaël Draï : Oui, non, De Gaulle, mais bien sûr ! parce qu’il est présent. Je veux dire… Quand il est arrivé au balcon de…

Une voix inaudible, quelques rires.

Raphaël Draï : C’est sûr, ça gêne de parler de tout cela…

Une voix : Oui.

Raphaël Draï : Mais je crois qu’il y a eu, en 1958, un véritable mouvement de fraternité qui s’est déclenché et dont le meilleur aurait pu sortir… Mais voilà, l’histoire, la politique en ont décidé autrement… La petite politique…

Le plus grand mensonge de l’histoire de France

Personne n’a contredit Raphaël Draï. Benjamin Stora a tout juste glapi le nom sacré, et une voix non identifiée a approuvé le caractère gênant du propos. Quant à Yves Calvi, il n’a pas jugé bon de relever, comme il est de tradition en pareil cas. Ça gêne, qu’on vous dit…

D’autant que la seule précision qu’appelait le commentaire du politologue Raphaël Draï, c’est le rappel que l’égalité politique, si elle fut, en effet, définitivement refusée aux Algériens par le double truchement de l’indépendance et du FLN en 1962, fut néanmoins d’abord, bel et bien, accordée aux Algériens dans la foulée de la révolution de mai 1958. Ainsi 46 députés arabo-berbères trouvèrent place, pendant quatre ans, au Palais Bourbon. Mais à force de manigances, bafouant toutes les promesses par lesquelles il avait justifié son retour au pouvoir et obtenu les suffrages du peuple, usant de l’Afrique noire comme d’un levier, le Général, ses hommes et ses soutiens parvinrent à ensevelir l’esprit de mai 1958 et extirpèrent l’Algérie de la France. Pour éviter que la France ne soit « bougnoulisée », selon l’expression de Charles de Gaulle.

En attendant, sur le plateau de C dans l’air, sur la 5ème chaîne du service public, le 24 mai 2010, jour de Pentecôte, il nous a été tranquillement dit, presque sans remous, que l’histoire officielle de la décolonisation française telle qu’elle nous est racontée depuis un demi-siècle à l’école, à la télévision, dans la presse, par les intellectuels et la classe politique, est globalement un énorme mensonge, dont il pourrait bien s’avérer qu’il est le plus grand mensonge de l’histoire de France, et qu’il est la cause fondamentale de la plupart de nos drames.

On comprend pourquoi, il y a deux ans, en mai 2008, les médias et les autorités de la Ve République blanciste fêtèrent l’anniversaire du régime sur la pointe des pieds. On comprend aussi que cette Année de l’Afrique en France se déroule dans la plus extrême discrétion, en ce très gênant cinquantième anniversaire des prétendues « indépendances » africaines.

Alexandre Gerbi

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