Cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun : qu’y a-t-il à célébrer ?


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Le Cameroun célèbre, ce 20 mai, le cinquantenaire de son indépendance. Un grand défilé militaire, réunissant tous les corps d’armée, a remonté le boulevard principal de Yaoundé, devant le président Paul Biya et plusieurs chefs d’Etat d’Afrique centrale et de l’Ouest. Paul Biya se montre plutôt satisfait des cinquante années écoulées et de ses 28 ans de mandature. Mais les opinions sont bien plus contrastées au sein de la population qui, dans la capitale, a suivi les célébrations avec un certain détachement. Reportage.

BiyaPaul.jpg« A 50 ans, nous sommes majeurs ! », s’est exclamé Paul Biya, le président du Cameroun, à l’ouverture d’Africa 21, la Conférence internationale de Yaoundé, mardi. Un événement organisé par l’Etat, au Palais des congrès, sur le thème du cinquantenaire des indépendances africaines, où se pressaient quantité de personnalités camerounaises et internationales triées sur le volet. L’objectif déclaré de la rencontre était de faire le point sur les Etats africains, 50 ans après les indépendances. Et s’agissant du Cameroun, Paul Biya a dressé un bilan plutôt positif de la période. Comme lors de son allocution diffusée cette semaine sur les chaînes de radio et télévision nationales, il a déclaré avoir donné le meilleur de lui-même, balayant du revers de la main les critiques formulées à son endroit. « Les échecs, nous préférons les assumer et dire que nous avons fait de notre mieux. Mais peut-on parler d’échec ? Nous avions hérité d’immenses territoires sans unité géographique, ethnique, linguistique… », a-t-il dit, ajoutant que son prédécesseur, (Ahmadou Ahidjo, le père de l’indépendance), et lui – à l’égal des autres dirigeants du continent –, avaient dû construire un Etat, une administration, une armée, un système de santé, une économie nouvelle, alors que les cadres étaient encore peu nombreux. « Nous avons pris quelques années à faire ce que d’autres ont mis des années à réaliser », s’est-il enorgueilli.

BeyalaJupeCharasseRocard.jpgUn avis que nombre de personnalités invitées à Yaoundé pour la célébration du cinquantenaire partagent. « Je suis très fière de ces cinquante ans ! Parce qu’au Cameroun comme dans les autres pays d’Afrique, nous sommes partis de très bas pour former des Nations. Et contrairement au discours afro-pessimiste, je trouve que l’Afrique est plutôt bien partie », affirme l’écrivaine franco-camerounaise Calixthe Beyala. Plus prudent, le célèbre musicien Manu Dibango, son ami et compatriote, préfère ne pas livrer son sentiment. « On fait partie d’une histoire, c’est dans ce sens-là qu’on prend l’affaire. Le reste c’est de la politique, ça ne m’intéresse pas », affirme-t-il, confiant néanmoins le plaisir qu’il a à entendre les militaires reprendre dans les défilés son morceau Unité nationale, écrit dans le milieu des années 70.

ManuDibango.jpgLes invités de la présidence ont salué de concert les efforts réalisés pour maintenir la paix, soulignant en particulier l’issue heureuse du conflit qui a longtemps opposé le Cameroun au Nigeria pour le contrôle de la péninsule de Bakassi. Ainsi, le Gabonais Jean Ping, président de la commission de l’Union africaine, a affirmé que « la paix a permis à ce pays de tirer profit de ses richesses humaines et naturelles. Le peuple camerounais peut être fier de ces réalisations. » De même, Michel Rocard, qui avec Alain Juppé et Michel Charasse était l’un des trois anciens ministres français présents, a loué les qualités de diplomate et de gestionnaire du président camerounais, « un bon préservateur de paix », dont le « pays a bien résisté à la crise mondiale, ces dernières années. » Par contre, interrogé sur la question des droits l’homme, l’ancien Premier ministre a répondu qu’il « réservait son jugement ». Puis sur la Françafrique et les liens étroits qu’avait conservés son pays avec ses anciennes colonies, il a exprimé le plus vif agacement. « La page est tournée ! Il y a trop de journalistes et d’hommes d’affaires qui en parlent, et c’est fatiguant. La France n’a plus d’intérêts stratégiques en Afrique », nous a-t-il rétorqué.

Une commémoration à deux vitesses

Loin des discours et des cérémonies officielles, la population camerounaise semble bien moins satisfaite des cinquante années écoulées et de la commémoration. Dans la capitale, ont fleuri ici et là quelques banderoles à la gloire du Cameroun. Les efforts de décoration se sont concentrés sur la principale artère : le boulevard du 20 mai, pavoisé aux couleurs de la nation et chargé de luminaires étincelants, qui semblent laisser les passants dans la plus totale indifférence. Nombre d’habitants confient se désintéresser du cinquantenaire. Pour Pius Njwawé, directeur de publication du quotidien Le Messager, « la célébration du cinquantenaire de l’indépendance n’a pas été organisée pour les Camerounais, mais pour les étrangers », afin de leur donner une bonne image du pays. Pour lui, le débat sur le cinquantenaire aurait dû être étendu à tout le peuple, mais le gouvernement n’avait aucun intérêt à susciter de trop profondes remises en question.

MunaBernard500.jpgJonathan, chauffeur de taxi, a, lui, sa propre explication du manque d’intérêt que nourrissent ses compatriotes pour l’événement : « Les Camerounais s’en fichent de cette commémoration, parce que le corps du président Ahidjo est encore enterré au Sénégal. ». Il accuse le président et ses proches d’avoir confisqué le pays et ses richesses. « C’est Biya et les gens du sud autour de lui qui ont tout ! », assène-t-il. Pour Bernard Muna, avocat et opposant politique, le tribalisme gangrène effectivement le Cameroun. Et c’est, avec le développement de la corruption et la mal gouvernance, l’un des principaux échecs des cinquante premières années d’indépendance. « La région du président actuel, au sud, ne compte que 600 000 personnes (sur 19 millions d’habitants, ndlr). Mais les gens de cette région sont très nombreux dans l’administration et occupent 15 à 20% des postes de ministre », explique-t-il. Une situation qui engendre des tensions ethniques qui, selon lui, pourraient être résolues si le pays était gouverné plus équitablement.

ecolepolicier.jpgDebout sur le bord de la route, Doris et Lætitia, deux lycéennes de 18 ans, sont tout sourire, heureuses de voir leur ville s’animer et passer le cortège présidentiel. « Je suis contente de fêter les 50 ans. Je ne m’imaginais pas que ça faisait 50 ans déjà ! », s’exclame Doris. Son amie, Laetitia, abonde dans son sens, mais lorsqu’on l’interroge sur l’avenir, son regard s’assombrit. « Le travail, c’est difficile. On n’est pas sûr d’en trouver. Et on n’a pas confiance dans le gouvernement, confie-t-elle à voix basse. Les gens se plaignent, vous savez… » Puis, retrouvant de l’assurance, elle lance d’une voix forte et pleine d’allant : « Il faut améliorer les choses dès maintenant ! » Au Cameroun, l’espoir vit encore.

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Journaliste, écrivain, dramaturge scénariste et réalisateur guadeloupéen. Franck SALIN fut plusieurs années le rédacteur en chef d'Afrik.com
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