Tchad: Ibni Oumar Mahamat Saleh, symbole des disparus du régime Deby


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Ibni Oumar Mahamat Saleh
Ibni Oumar Mahamat Saleh

Les défenseurs de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh se sont mobilisés mercredi pour un bien triste anniversaire : cela faisait 2 ans jour pour jour qu’on n’avait plus de nouvelles de lui. A la tête d’une coalition de 21 partis d’opposition démocratique au moment de son arrestation, il est aujourd’hui le symbole des disparitions forcées perpétrées par le régime d’Idriss Deby.

« Il faut rompre avec le climat d’impunité », s’est indignée Cécile Marcel, directrice des programmes de l’ACAT-France (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), mercredi dernier à Paris, c’est-à-dire deux ans jour pour jour après le rapt d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. Les deux fils de l’opposant tchadien, entourés de trois parlementaires français et des ONG (ACAT-France et Amnesty International France), organisaient une conférence de presse à l’Assemblée nationale pour commémorer ce triste anniversaire et réclamer la vérité sur le sort des disparus politiques au Tchad.

Suite à l’attaque des rebelles tchadiens, le 3 février 2008, les troupes d’Idriss Deby ont saisi l’occasion pour éliminer nombre d’éléments gênants de l’opposition, qu’ils fissent ou non partie de la lutte armée. Ibni Oumar Mahamat Saleh et deux autres opposants pacifistes, Lol Mahamat Choua (président du groupe parlementaire RDP, Rassemblement pour la Démocratie et le Progrés) et Ngarejy Yorongar (président du FAR/FP, Federation Action pour la République), ont été enlevés par des membres de la garde présidentielle. Si les deux autres ont été libérés quelques jours après, le fondateur du parti PLD (Parti des Libertés et du Développement) n’est jamais réapparu.

« Je n’ai qu’une seul peur, c’est que l’oubli s’ajoute au crime de l’assassinat », a déclaré Mohamed Saleh l’un des fils du leader politique disparu. Même s’il entretient peu de doutes sur le sort de son père, il cherche à identifier les responsables et demande au gouvernement tchadien de rendre des comptes. Cela s’avère très difficile, explique-t-il, « Au Tchad tout est centralisé autour de la présidence au niveau du clan ».

Qu’est devenu Ibni Oumar Mahamat Saleh ? Une commission d’enquête a été créée sous la pression internationale pour tenter de répondre à cette question. Les conclusions du rapport publiées en septembre 2008 soulignent clairement la responsabilité de la garde présidentielle dans son arrestation. Deux ans après, force est de constater que les avancées sont faibles. Pas difficile à croire lorsque l’on s’aperçoit que le comité de suivi censé veiller au respect des recommandations de l’enquête est pour sa majeure partie composé de membres du gouvernement. La transparence dans ce dossier fait cruellement défaut tant du côté tchadien que français.

L’affaire Ibni, des relents de Françafrique

La France fournit des véhicules, des armements et des renseignements à l’armée nationale du Tchad, un pays où elle a d’importants intérêts stratégiques et économiques. Une situation qui interroge les parents des victimes du régime Déby. « La France a fait cette faveur à Idriss Deby en échange de je ne sais quoi », a déclaré Hisham Mahamat Saleh, autre fils d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. Le 27 février, lors de son déplacement à N’Djamena, le président français Nicolas Sarkozy avait exigé et obtenu la mise en place d’une commission d’enquête. « La vérité doit être faite », avait-il déclaré à l’époque, ajoutant qu’il « ne cèderait pas sur ce point ».

Mais, en tant que principal interlocuteur politique et partenaire économique et militaire privilégié du Tchad, la France saurait forcément des choses qu’elle ne divulgue pas. Gaëtan Gorce, député de la Nièvre, parle même d’une « conspiration du silence ». « La France a été informée très tôt de ce qui s’est passé » avance-t-il, « nous pensons que nous sommes fondés à demander des explications sur son rôle dans cette affaire, du moins la part de vérité dont elle peut donner connaissance ».

Le député s’acharne avec le sénateur du Loiret Jean-Pierre Sueur à obtenir des réponses plus franches du Quai d’Orsay et de l’Elysée. « La France étaient forcément informés des mouvements de troupes des forces gouvernementales le 3 février 2008», avance M. Sueur, « et compte tenu des liens étroits (entre la France et le Tchad, ndlr) il est plus difficile pour le Tchad que par exemple la Chine de développer l’argument de l’ingérence.»

Il a été avancé lors de la conférence que l’armée française aurait, au prétexte de sécuriser l’aéroport, couvert les mouvements des hélicoptères d’assaut de l’Armée nationale tchadienne (ANT), responsables de la mort de nombreux civils. Les journalistes aussi n’ont pas la vie facile. Treize jours après l’enlèvement d’Ibny Mahamat Saleh, Sonia Rolley, correspondante de RFI et de France 24, s’est vu notifier que son accréditation de journaliste était suspendue. Sous l’insistance des autorités, elle a quitté le Tchad le 16 mars. Elle était l’unique correspondante étrangère permanente au Tchad. Son livre de témoignages (Retour du Tchad : Carnet d’une correspondance, Actes Sud) publié le mois dernier est paraît-il très instructif.

La formation politique d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, le Parti pour les libertés et le développement (PLD) et la Coalition des partis politiques pour la défense de la Constitution (CPDC), dont il était le porte-parole, lui ont rendu hommage mercredi dans la capitale tchadienne. Certains députés français dont M. Gorce, député de la Nièvre, se battent pour la création d’une commission d’enquête parlementaire pour enfin faire la lumière sur sa disparition.

Crime, torture, opacité. Les exécutions extrajudiciaires constituent, selon un rapport d’Amnesty International publié en décembre 2008, « depuis longtemps une réalité au Tchad. Un certain nombre d’homicides de ce type ont été recensés durant et après les combats (entre les rebelles et les forces gouvernementales, ndlr) du début du mois de février 2008 ».

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