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« L’humanitaire ne devrait pas être une façon de revivre l’ère coloniale »
Interview de Laurent Bucchini, auteur de « La méprise humanitaire »

Laurent Bucchini a travaillé de nombreuses années en tant que médecin dans des missions humanitaires, notamment avec Médecins sans frontières (MSF) et Action contre la faim, mais aussi au sein d’ONG de plus petite taille. Il a publié en octobre 2007 un roman, La méprise humanitaire, dans lequel il met en scène Marc, un jeune médecin français arrivé au Rwanda en 1993, avant le génocide, et qui sera confronté à de multiples désillusions.



jeudi 15 mai 2008, par Fabien Mollon


Derrière le parcours du personnage, Laurent Bucchini brosse un portrait sans concession des associations caritatives. Il décrit les relations souvent tendues entre des humanitaires aux motivations diverses, tantôt naïves, tantôt obscures, et l’incompréhension qui peut s’installer entre eux et les populations qu’ils se sont donné pour mission d’aider. Tout au long du roman apparaît le décalage flagrant qui existe, d’une part entre l’image noble des missions humanitaires offerte par les « french doctors » et entretenue par les médias, et d’autre part la réalité, souvent plus nuancée, du travail de certaines ONG plus soucieuses de leur apparence que de leur utilité.

Afrik.com : Quelle est la genèse de votre livre La méprise humanitaire, et dans quelle mesure est-il inspiré de votre expérience ?
Laurent Bucchini :
J’ai choisi ce titre en raison des erreurs successives commises par le personnage principal. Il ne s’agit pas d’une fiction autobiographique. Par contre, certaines situations ainsi que la plupart des personnages de ce roman sont issues de mes missions dans différents pays. L’ambiance détestable qui règne entre les expatriés dans ce roman, m’a été inspirée par un court séjour en Asie du sud-est. L’immersion dans une autre culture peut être fantastique, mais aussi dangereuse notamment si elle a été motivée par un désir de fuite. Les missions humanitaires ne sont pas une thérapeutique. Les rencontres ne sont possibles qu’en prenant ses distances avec le comportement parfois grégaire des humanitaires. Des expatriés peuvent ainsi passer des années en vivant à côté, mais jamais au milieu, des populations. Alors qu’ils les ignorent, ou pire les utilisent, certains humanitaires expliquent à leur retour que c’est pour venir en aide à ces populations qu’ils ont rompu leurs liens familiaux, sociaux ou amoureux. Or les choses ne sont pas aussi simples, surtout quand le « missionnaire » s’installe à une place dans un pays du Sud qu’il ne pourrait espérer chez lui. Je pense qu’un certain humanitaire est nécessaire, que l’utilité de certaines missions est indiscutable, mais je ne dirai pas tout cela de toutes les missions. Je ne regrette pas d’avoir travaillé dans l’humanitaire. Je tire de ces différentes missions un bilan mitigé mais sans regret. J’ai connu des missions fantômes dont la finalité pour les populations, mais pas pour les sièges des ONG, m’échappait. J’ai également travaillé dans des lieux réellement désertés par les soignants où des programmes répondaient à de véritables besoins.

Afrik.com : Le titre fait-il davantage allusion au contexte rwandais ou au constat d’un fourvoiement des initiatives humanitaires ?
Laurent Bucchini :
Aux fourvoiements des personnages de ce roman. J’insiste sur le fait que je n’ai aucune prétention universaliste. Mes personnages constituent une facette de la réalité. Certains sont conscients de leurs méprises alors que d’autres ne le réalisent pas ou alors trop tardivement. Je pense que le génocide rwandais a été aussi l’occasion d’erreurs tragiques de la part de responsables politiques, mais je n’ai pas imaginé ce titre en pensant à eux. A ce propos, je suis d’ailleurs toujours surpris que l’on parle si peu du génocide rwandais, pourtant si proche. Il existe de nombreuses controverses à ce sujet qui peine pourtant à intéresser nos médias. Concernant ma lecture politique des événements, n’étant pas historien, je ne prétends pas que les thèses exprimées par ce roman soient nécessairement justes mais c’est ainsi que je les ai perçues.

Afrik.com : Pouvez-vous raconter en quelques mots l’intrigue du roman ? A quelles désillusions et difficultés Marc va-t-il être confronté ?
Laurent Bucchini :
Marc se berce d’images naïves de l’humanitaire. Sous des prétextes altruistes, il part en songeant déjà aux récits de son voyage qu’il fera à son retour. Il s’imagine vivre une épopée. Il ne comprendra que tardivement les véritables raisons de son expatriation.

Afrik.com : Les dialogues font état d’un jugement parfois sévère des volontaires humanitaires, par exemple : "Ces petits cons qui se prennent pour les sauveurs du monde", "qui se comportent comme des colons et salissent l’image de l’humanitaire". Quelles sont d’après vous les dérives possibles des missions humanitaires ?
Laurent Bucchini :
Il s’agit d’un roman et je ne partage pas, loin s’en faut, tout ce qui est dit par certains personnages. Mon opinion est beaucoup plus nuancée... Il n’empêche que certaines phrases font parfaitement écho au cynisme de certaines personnes que j’ai pu croiser dans l’humanitaire. Comme je l’ai dit, l’erreur serait bien sûr de généraliser. Les dérives possibles sont multiples. Elles sont facilitées par la rencontre entre des occidentaux, ayant trop souvent la certitude d’agir au nom du bien, et des populations vulnérables en proie aux épidémies et à la guerre. Un rapport de domination peut rapidement s’instaurer avec en corollaire la tentation de la toute-puissance pour l’expatrié. Le jugement devient sans nuance et toute opposition à leur action leur devient inadmissible ou relève de la faiblesse. L’humanitaire est un piège pour les ego qui peuvent rapidement s’hypertrophier. Avec peu d’expérience, des jeunes gens peuvent être amenés à gérer rapidement des équipes et des budgets considérables. Inversement, l’humanitaire peut, et devrait, s’avérer une école d’humilité. En favorisant l’écoute, l’engagement humanitaire peut être au contraire l’occasion de se départir de ses préjugés et de certains sentiments de supériorité occidentale qui n’épargnent pas toujours les gens en mission, mais peuvent prendre des formes plus insidieuses. L’humanitaire devrait être un temps d’échange et non une façon de revivre l’ère coloniale. Un autre « postulat » favorise les dérives. Certains pensent que partir pour aider, soigner, délivrer gratuitement des médicaments, même si ce n’est « qu’une goutte d’eau », est nécessairement bénéfique pour les populations concernées. Il existe pourtant des exemples montrant qu’une action humanitaire peut au contraire se retourner contre les populations qu’elle est censée servir. Certaines personnes n’imaginent pas qu’une action humanitaire puisse être parfois délétère. J’ai également souvent remarqué qu’exprimer à des personnes des doutes sur leur action dans les pays du Sud est très difficile. Il s’agit souvent d’associations fonctionnant sur un mode bénévole avec parfois du temps pris sur les congés. Certains bénévoles agissent de droit divin et ont du mal à entendre la critique. J’ai rencontré en Afrique quelques bénévoles qui répondaient à des critiques sur leurs programmes, en détaillant le temps libre et l’argent personnel qu’ils y avaient investis. Ce n’est pas parce qu’une action est réalisée bénévolement qu’elle est nécessairement utile.

Afrik.com : Un personnage du roman dit : "Il doit y avoir autant de raisons de s’expatrier que de volontaires humanitaires". Quelles sont ces raisons ?
Laurent Bucchini :
Les raisons de partir en mission sont multiples. Elles varient d’une personne à l’autre et évoluent souvent avec le temps chez une même personne. On ne part pas pour les mêmes raisons, la première fois et après plusieurs années sur le terrain. Je le redis, l’humanitaire peut être une sorte de piège. Ainsi, certains continuent de partir parce qu’ils ne parviennent plus à revivre dans leur pays d’origine. La liste des motivations ne peut être dressée tant elles sont multiples et coexistent souvent chez le même individu selon des parts très variables : le goût de l’aventure, le besoin de rompre avec le quotidien, la fuite, une quête de reconnaissance, mais aussi un sincère élan de fraternité. Dans certains cas, que j’espère exceptionnels, Les raisons sont parfois beaucoup moins avouables.

Afrik.com : Marc, le héros, évoque l’altruisme et il lui est répondu : « Garde ça pour les journaux ! ». Les médias sont-ils responsables d’un décalage entre une vision idéalisée des métiers de l’humanitaire et la réalité du terrain ?
Laurent Bucchini :
Je pense que les médias ont trop idéalisé l’image du « french doctor », ce « saint laïc » qui n’est poussé que pas son altruisme. Lors de missions sur le terrain, les expatriés peuvent souffrir de ce décalage avec une réalité plus crue. Inversement, d’autres s’approprient l’image du « french doctor » sans aucune remise en cause et s’en servent pour s’arroger des droits sur les populations.

Afrik.com : L’affaire de l’Arche de Zoé représente-t-elle, selon vous, le dernier avatar de cette "méprise humanitaire" ? Quel est votre avis sur cette affaire ?
Laurent Bucchini :
Je ne souhaite pas m’exprimer sur cette affaire car je n’en connais pas le fond véritable. En tout état de cause, je pense simplement que les « ratés » de l’humanitaire sont probablement plus fréquents qu’on ne le pense, mais qui s’en occupe ? Les habitants d’un village du Sahel ne vont pas porter plainte contre l’ONG qui a construit un puits qui n’a jamais fonctionné, mais dont la photographie figure sur la brochure d’une association...

- Commander La méprise humanitaire de Laurent Bucchini, ed. Santé, 2007



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« L’humanitaire ne devrait pas être une façon de revivre l’ère coloniale » - nasso
oui c'est une manière de revivre l'heure coloniale quand on roule en 4x4 rutilants au mali ou ailleurs, problèmes de blancs qui souvent sont mal à l'aise dans leur pays et qui trouve ussi de juteuses (...) - Jeudi 15 Mai 2008 - 21:48

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