23 novembre 2017 / Mis à jour à 19:18 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Centrafrique - Pan Afrique - Tchad - Développement
« Le co-développement actuel est de la poudre aux yeux »
Critiques et vision du co-développement par la Cofades. Co-développement ? Au terme éminemment politique et institutionnel répond des réalités pour le moins contrastées. La Cofades (Coopérative de financement et d’appui au développement économique et solidaire) nous en livre ici une critique acerbe et partage sa propre vision qu’elle met en œuvre depuis trois ans en Afrique et en France. Interview.

S’il y a à boire et à manger en matière de co-développement, ceux qui mangent et qui boivent ne sont pas toujours, loin s’en faut, ceux qui en ont le plus besoin. La Cofades ne mâche pas ses mots à l’égard de l’actuel visage du co développement. La Coopérative de financement et d’appui au développement économique et solidaire, exclusivement initiés par des chefs d’entreprise issus de la diaspora, milite pour des pratiques centrées sur l’écoute, la réciprocité dans l’échange, la solidarité, l’accompagnement et l’entreprenariat. Analyses [1].

Afrik : Quel jugement portez-vous sur le co-développement comme il est conçu aujourd’hui ?
Cofades :
C’est de la poudre aux yeux. On peut se poser la question de savoir si le co-développement, dans sa conception institutionnelle, n’est une arme pour mieux assujettir l’Afrique ou une nouvelle approche pour la maîtrise des flux migratoires. Reste qu’au-delà du vocable aujourd’hui à la mode, le concept existe depuis plus de 20 ans à travers l’action de nombreuses associations qui œuvrent, sur le terrain, dans une démarche de co-développement.

Afrik : Donc vous estimez que le visage actuel, dans sa vision institutionnelle, du co-développement ne participe pas à la réduction de la pauvreté, notamment en Afrique ?
Cofades :
Encore faut-il s’entendre sur la définition de la pauvreté. On pourrait largement discuter sur les critères occidentaux utilisés pour définir la pauvreté. Les critères ne sont absolument pas adaptés aux contextes africains. Reste aussi que la pauvreté n’est pas seulement économique. Elle est aussi politique. Depuis les indépendances, la majeure partie des dirigeants africains a été formée par les colons pour mieux veiller aux intérêts qu’ils gardent sur le continent. Tant qu’il n’y aura pas de vraies volontés politiques en Afrique, nous ne pourrons pas avancer, quelles que soient les richesses que nous avons. D’autre part, les institutions internationales, comme le FMI ou la Banque Mondiale, dirigées par les pays du Nord, imposent leurs stratégies aux pays du Sud. Ce sont ces institutions qui, bien souvent, tiennent les clés de nos économies. Ce sont eux qui décident, par exemple, de libéraliser tel ou tel secteur… Avec les politiques d’ajustement structurel, ils ont prescrit, à tors, fallait-il s’en douter, un seul et même médicament pour tout le monde. Sans tenir compte des contextes locaux et sans intégrer les populations. Ils ont juste fait du copier-coller.

Afrik : A vous entendre, le sous-développement est uniquement lié aux Etats et aux institutions internationales ?
Cofades :
Ce sont des facteurs clés, mais pas les seuls. Il y a, par exemple en Afrique Centrale, une certaine culture du fonctionnariat préjudiciable, à notre sens, au développement. C’est une régression de l’Etat providence. L’Afrique centrale regorge de richesses, mais le système socio-professionnel est axé sur la bureaucratie. Pour être considéré comme quelqu’un on doit être un commis de l’Etat. Les gens attendent finalement beaucoup de l’Etat et restent complètement fatalistes et espèrent une manne qui viendrait du gouvernement. Il n’y a pas cette culture de l’entreprenariat où il s’agit de retrousser ses manches.

Afrik : Quelles seraient, selon vous, les leviers pour lutter contre la pauvreté ?
Cofades :
Tout d’abord, nous récusons le terme « lutte contre la pauvreté ». C’est un terme que nous trouvons péjoratif. Nous préférons une démarche proactive et plus dynamique. Nous luttons pour promouvoir l’esprit d’entreprenariat en Afrique, pas contre la pauvreté. Après, nous estimons qu’il s’agit d’un problème d’organisation et de méthode de travail.

Afrik : Quelle est finalement votre définition du co-développement ?
Cofades :
Il s’agit pour nous d’une relation nord-sud dans un partenariat économique gagnant-gagnant. Tout ce que les gens du Nord peuvent apporter aux populations du Sud en matière d’expérience, de méthodes de travail et de vision sur tout ce qui est mondialisation. Du transfert de technologie donc, mais également des investissements, combinés aux compétences et expertises des acteurs locaux. Pour l’Afrique, la diaspora a un rôle prépondérant à jouer. Tout comme elle a constitué un élément clé dans le développement de l’Asie. Le co-développement est souvent considéré sous un angle uniquement macro économique. Pour notre part, nous concevons le co-développement sous le prisme de l’entreprenariat de proximité. Rappelons que l’artisanat est la première entreprise de France ! Nous estimons qu’il est capital de mettre l’accent sur les petits acteurs économiques. Ce sont eux qui, en Afrique, constituent le véritable tissu économique local, pas les grands groupes, qui rapatrient d’ailleurs leurs capitaux.

Afrik : Vous parlez du rôle central que la diaspora devrait jouer en matière de co-développement. Mais ne le joue-t-elle pas déjà dans la mesure où elle constitue dans certains pays africains la plus grosse source de devises ?
Cofades :
La diaspora doit promouvoir l’initiative privée. Seulement, la diaspora n’a souvent pas la culture occidentale de l’entreprenariat. Aujourd’hui les membres de la diaspora envoient l’argent au pays avant tout pour nourrir la famille, au lieu de mettre en place des structures pour que la famille devienne autonome. On parle de solidarité, mais il s’agit plutôt d’esclaves qui entretiennent toute leur famille.

Afrik : Insinuez-vous qu’il n’y a pas d’esprit d’entreprise en Afrique ?
Cofades :
Ce n’est pas l’esprit d’entreprendre qui n’existe pas, mais il y a une mauvaise gouvernance publique et privée. Les structures montées au pays sont souvent gérées par la famille. En 6 mois, un an, l’affaire a coulé. Car le chef d’entreprise aura pâti de graves problèmes de gestion (notamment financière où il confond la vie privée et la vie de l’entreprise) et de vision à long terme de son activité. Le créateur d’entreprise a des droits, mais aussi des obligations. L’initiative privée existe au pays, mais il y a un problème d’encadrement et d’accompagnement. C’est l’un des plus gros manques en matière de développement économique en Afrique. Et au niveau étatique il n’y a pas de mécanismes d’incitation et de promotion de l’initiative privée.

Afrik : Il existe pourtant le système de guichets uniques dans certains pays africains…
Cofades :
Les structures de promotion de l’entreprenariat restent souvent embryonnaires dans le sens où elles ne sont pas encore passées de la phase théorique à la phase pratique. Ce sont souvent des copier-coller des chambres de commerce françaises pour les pays francophones. Au Tchad, par exemple, le guichet unique existe… sur papier. Mais dans les faits, les étapes de création d’une entreprise sont plus complexes. Cela va du notaire, au tribunal de commerce puis au ministère du Commerce aux impôts, avant faire soi-même le nécessaire pour se faire connaître auprès de la Chambre de commerce. Et à chaque fois ce sont des frais.

Afrik : Vous reprochez aux Etats de ne pas favoriser véritablement l’entreprenariat. Qu’attendriez-vous qu’ils fassent ?
Cofades :
Ne serait-ce qu’ils modifient le code des investissements, qui n’est absolument pas favorable aux nationaux. Les pays mettent tout en œuvre pour drainer les investissements étrangers et laissent sur la touche leur propre vivier entrepreunarial.

Afrik : En parlant d’environnement des affaires, vous n’avez pas abordé le problème de la corruption…
Cofades :
La corruption est partout, même dans les pays dits développés. En Afrique, elle est générée par plusieurs facteurs. Elle est provoquée par le manque de respect des engagements de l’Etat vis-à-vis des fonctionnaires. Il ne faut pas s’étonner que des fonctionnaires qui n’ont pas été payés depuis des mois se débrouillent pour récupérer de l’argent là où ils peuvent. La corruption est également entretenue par des « hommes d’affaires ». Mais c’est la situation économique et sociale qui fait de la corruption une institution. De façon pragmatique, il n’y a pas de solutions aujourd’hui : c’est un droit de passage obligatoire. Là où vous mettriez une semaine à lancer un projet, vous pourrez mettre six mois si vous refuser de vous plier à certains pratiques corruptives. Il y a, certes, des évolutions dans certains pays d’Afrique, mais malheureusement beaucoup reste à faire.

Afrik : Vous insistiez précédemment sur le rôle de la diaspora en matière de co développement pour l’Afrique. Qu’entendiez-vous exactement par là ?
Cofades :
En tant que membre de la diaspora nous avons notre part de responsabilité quant au développement du continent. Faisons-nous confiance ! Nous n’avons pas confiance les uns envers les autres. Il nous faut fonctionner en réseau, comme certaines communautés, alors qu’aujourd’hui c’est chacun pour soi. Pour noter part au sein de la Cofades, nous œuvrons à sensibiliser et mobiliser la diaspora et essaimons une culture d’entreprise. Nous montrons l’intérêt d’un cadre d’activité professionnel. Alors que de nombreux entrepreneurs africains se contentent de jouer à l’épicier. Nous apportons des outils nouveaux tout en prenant en compte les réalités locales à travers un système d’incubateurs d’initiatives.

Afrik : Un système d’incubateur d’initiatives ?
Cofades :
Il s’agit d’un système d’accompagnement de porteurs de projets jusqu’à la maturité de leur projet. Une fois qu’ils savent voler de leurs propres ailes, ils sortent de l’incubateur, mais peuvent toujours bénéficier des prestations de la structure, en matière de conseils, de formation ou de mise en réseau. Nous avons fixé le délai d’incubation à 3 ans. Pour que le porteur de projet puisse bien s’imprégner de la culture d’entreprise et qu’il acquiert pleinement les bons réflexes professionnels. Nous avons lancé, en septembre dernier, une première vague de 60 projets au Tchad et nous allons lancer 60 autres projets en Centrafrique au mois de juin.

Afrik : Vous êtes au Tchad et maintenant en Centrafrique. Quelle a été votre stratégie d’implantation ?
Cofades :
Nous avons débuté avec nos fonds propres. Sans aide extérieure. Pour montrer d’abord ce que nous savions faire, et de façon totalement indépendante. Cela a véritablement crédibilisé notre action. Après nous avons montré et expliqué les perspectives du projet. Un appel du pied aux Etat pour les inviter à participer avec nous au développement du projet.

Afrik : Vous pensez avoir trouvé la solution en matière de développement ?
Cofades :
La solution nous la construisons ensemble avec les porteurs de projets sur place. Nous n’arrivons pas en tant que donneurs de leçon. Même si nous sommes membres de la diaspora, on ne peut pas prétendre bien connaître bien les structures économiques et sociales des pays africains, car nous n’y vivons pas. Nous avons une réelle humilité par rapport à cela. Mais au-delà des simples porteurs de projet, le co-développement est avant tout une question d’éducation.

Afrik : C’est-à-dire ?
Cofades :
Des cursus universitaires enseignent, en France, la « solidarité internationale », avec toujours la même conception : celle du « sauveur ». Elle perpétue une logique d’assistanat. En 2006, nous avons, pour notre part, développé un partenariat avec l’université de Franche Comté (France, ndlr), qui proposait une licence de co-développement. Dans ce cadre, nous avons fait venir, au Tchad, deux étudiantes pendant six mois pour valider leur année. En 2007, c’est un étudiant de l’Université de Grenoble en master de gestion des ONG que nous avons accueilli à Ndjamena. Tout cela pour contribuer à faire évoluer les mentalités et rétablir une vraie réciprocité dans l’échange. Nous avons planté une graine en jetant un pont entre l’université française et le terrain en Afrique. En allant plus loin, il s’agit de développer un cursus universitaire africain en co développement avec un système d’échanges continentaux et internationaux. Investir sur l’humain est, à notre sens, le plus efficace des investissements à long terme.

Afrik : Vous parliez de réciprocité dans l’échange dans votre concept de co-développement. En tant que chef d’entreprise en France, qu’avez-vous appris de l’Afrique ?
Cofades :
Une autre façon de penser et de faire des affaires. Beaucoup d’entrepreneurs ont du flair… Ça on l’a un peu perdu. Ils ont surtout une excellente réactivité par rapport à l’évolution et aux besoins du marché. Sans compter que l’Afrique nous apprend aussi l’audace, à se lever pour aller chercher. Nous avons également énormément appris de l’environnement social des affaires. La façon quasi familiale de manager, la perception du temps… Autant de paramètres qu’il faut prendre en compte pour développer des structures économiques cohérentes avec l’Afrique.

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[1] Nous nous sommes entretenus avec quatre de ses responsables : Patrick Bidilou, Guy Mboundja, Marcel Niabodé et Patrick Yanghat.



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