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Société - Caraïbes - France - Pollution

Les Antilles empoisonnées : qui sont les responsables ?
Un rapport évoque « un désastre sanitaire »

Après des années de combat, les associations et militants écologistes antillais ont remporté leur première victoire sur le plan national. Le rapport du cancérologue Dominique Bellepomme, présenté ce mardi à l’Assemblée nationale, a permis de faire éclater sur la place parisienne le scandale des sols empoisonnés par des pesticides destinés aux bananeraies. Alors que l’étendue des préjudices causés aux populations n’est pas complètement établie, la question des responsabilités est posée.



mardi 18 septembre 2007, par Franck Salin 5 réactions


Il leur en aura fallu du temps, aux autorités françaises, pour reconnaître que les sols des Antilles françaises avaient été corrompus par les insecticides Chlordécone, Dieldrine et autre Paraquat, pour ne citer que de ceux-là. C’est bien d’empoisonnement « très grave » qu’a parlé le ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, lundi, sur les antennes de la radio Europe 1. « On a une opportunité de faire autrement à partir de maintenant, puisque les bananeraies ont été détruites par le cyclone Dean en août dernier, a-t-il ajouté. Au moment où l’on va replanter, on a l’occasion d’utiliser peu ou pas de pesticides. » Pourtant l’alerte ne datait pas d’hier. Depuis le début des années 2000, les associations guadeloupéennes et martiniquaises de protection de l’environnement avaient tenté d’attirer l’attention des gouvernements successifs.

Il aura fallu attendre le rapport rendu public mardi, au Parlement, réalisé à la demande de ces associations par le cancérologue Dominique Belpomme, praticien à l’hôpital européen Georges Pompidou (Paris), pour faire éclater le scandale au niveau national. Un événement que Louis Boutrin, auteur avec Raphaël Confiant, de Chronique d’un empoisonnement annoncé (L’Harmattan, mars 2007), un essai dénonçant l’intoxication des sols et de la chaîne alimentaire, a accueilli en s’exclamant : « Enfin, Paris s’éveille ! »

« Le chlordécone est un pesticide hyper dangereux, a expliqué le militant à Afrik.com. Il aurait dû disparaître depuis 1978, puisqu’il était interdit [1]. Mais les propriétaires et les importateurs ont acheté la formule aux Etats-Unis – qui ne produisaient plus l’insecticide –, ils l’ont faite synthétiser à Béziers, fabriquée au Brésil, puis rentrer aux Antilles. Ils ont utilisé cette substance avec l’accord de plusieurs ministres de l’agriculture français, alors que des rapports existaient déjà. »

En effet, plusieurs enquêtes ont été menées ces dernières années. Mais leurs résultats ont été soit étouffés, soit minimisés par les autorités. Ainsi, en juillet 2001, un rapport avait été remis à Dominique Voynet, ministre de l’environnement, et à Dominique Gillot, secrétaire d’état à la santé. Rédigé par deux inspecteurs généraux des affaires sociales et de l’environnement, il décrivait un état de pollution « difficilement admissible » ainsi que les risques sanitaires courus par la population (cancers, troubles neurologiques et de la reproduction). En 2004, l’Assemblée nationale confiait aux députés guadeloupéens et martiniquais Joël Beaugendre et Philippe Edmond-Mariette une mission d’enquête parlementaire sur le Chlordécone. En 2005, ils remettaient leur copie, constatant qu’aucuns des arrêtés préfectoraux décrétés précédemment n’avaient été appliqués et que le Chlordécone resterait dans les sols pendant plusieurs siècles.

Entre les planteurs et les autorités : l’entente cordiale

Mais le lobby des planteurs de bananes, soutenu par les autorités, est parvenu a faire passer ses intérêts économiques avant la santé de la population. Dans une interview publiée lundi dans le quotidien Le Parisien, le Pr Dominique Belpomme, explique que le taux des cancers de la prostate est « majeur » aux Antilles – en prenant soin de préciser que les scientifiques n’ont « pas encore la preuve épidémiologique » qu’ils sont « liés au chlordécone ». « Le taux de malformations congénitales augmente aussi, ajoute-il », de plus, « les femmes ont beaucoup moins d’enfants qu’il y a quinze ans et les nouveaux nés naissent contaminés au chlordécone, la substance étant présente dans le cordon ombilical ». Selon le scientifique, « les conséquences sanitaires devraient se faire sentir longtemps, y compris sur les générations nées après l’interdiction du chlordécone ».

« Le Pr Belpomme se fait l’écho d’inquiétudes sanitaires que nous avons également », a déclaré Roseline Bachelot, la ministre de la Santé dans le journal télévisé de la mi-journée de France 2, lundi. Plus tard sur Europe 1, elle a annoncé qu’elle mettrait en place « un comité d’experts scientifiques ». Jugeant l’affaire « très sérieuse », elle a souligné que « même si les résultats des études (épidémiologiques menées sur place) n’ont pas été rendus, le principe de précaution doit prévaloir » et de limiter leur consommation d’eau de source et de produits de leurs jardins. Des consignes jugées irresponsables, par Louis Boutrin : « Est-ce qu’on peut, sans une étude sérieuse, autoriser à consommer un poison ? C’est inadmissible ! »

Plusieurs élus martiniquais et guadeloupéens ont réclamé, mardi, que toute la lumière soit faite sur l’utilisation des pesticides. « Il ne faut pas que l’omerta française étouffe cette affaire-là », a déclaré Victorin Lurel, député (PS) et président du conseil régional de Guadeloupe, lors de la présentation à la presse à l’Assemblée nationale du rapport du Pr Belpomme. Pour l’essayiste Louis Boutrin, des têtes doivent tomber. « Cette affaire est pire que celle du sang contaminé ! Pour vendre et utiliser le chlordécone, il fallait des autorisations ministérielles. Jacques Chirac, Henri Nallet, Louis Mermaz, Edith Cresson… tous ces ministres devront rendre des comptes. Il faut dénoncer le concubinage entre les lobbies économiques et l’administration française aux Antilles. »

[1] Le chlordécone, révélé toxique, a été interdit aux Etats-Unis dès le courant des années 1970, mail a fallu attendre 1990 pour qu’il soit officiellement interdit en France et 1993 aux Antilles françaises, les planteurs de bananes ayant réussi à obtenir une dérogation. Cependant, en 2002, la police saisissait en Martinique un stock de 9,5 tonnes de pesticide, dans le hangar d’une bananeraie.



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