28 novembre 2014 / Mis à jour à 19:49 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
Chine - Mali - Entreprise - Femmes
« Oum Sang » : la star africaine Oumou Sangaré donne son nom à des automobiles chinoises
Interview exclusive. La diva malienne de la chanson Oumou Sangaré vend depuis avril dernier des voitures à son nom. Véhicules tout terrain de fabrication chinoise avec une motorisation japonaise, les « Oum Sang » mettent, en la matière, le neuf à la portée des bourses maliennes. Hôtellerie, agriculture, automobile, mais qu’est-ce qui fait courir Oumou ? Elle nous offre ici, une leçon d’optimisme, d’esprit d’entreprise et d’humilité.

Propos recueillis par Magali Bergès : magaliberges@yahoo.fr

Oumou Sangaré n’est pas seulement une star internationale de la chanson, une représentante mondiale des droits de la Femme, ambassadrice de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, lauréate d’un prix de l’Unesco et commandeur des Arts et Lettres. Depuis quelques années, elle est aussi une femme d’affaires qui vient de créer une grande première tant sur le continent africain que dans l’histoire du monde artistique. Elle commercialise désormais, au sein de la société Gonow Oum Sang qu’elle a créée le 5 avril dernier, une ligne de voiture à son nom. Ou presque... « Oum Sang ». Des véhicules fabriqués en Chine et adaptés au marché africain.

Afrik.com : On vous connaît de plus en plus pour vos activités dans le monde des affaires. Est-ce à dire que vous avez tourné la page de la musique ?
Oumou Sangaré :
Que les choses soient bien claires : je n’ai jamais abandonné la musique et je crois que je ne pourrais jamais l’abandonner. Chanter est essentiel dans ma vie. L’amour du public me bouleverse. On me voit un peu moins sur les scènes internationales, car j’ai voulu ralentir le rythme au bout de dix ans de tournées mondiales qui se succédaient presque sans arrêt. Quand mon fils est né, il y a onze ans, j’ai dû le laisser alors qu’il avait à peine un mois pour une tournée de six mois. Ça a été très dur. Même si aujourd’hui je consacre un peu plus de temps à ma famille, je continue à me produire sur les grandes scènes internationales : je viens de participer à une création à l’Opéra de Bruxelles aux cotés de David Linx, Marie Daulne, David Gilmore (guitariste des Pink Floyd)...C’était magnifique ! En novembre derniers, la reine des Pays Bas m’a invitée pour chanter en clôture d’un sommet de chefs d’état, j’ai fait quelques concerts aux Etats Unis avec Tracy Chapman, chanté un duo avec Alicia Keys pour la télévision française...Non, vraiment, on ne peut pas dire que j’ai arrêté la musique !!

Afrik.com : Hôtellerie, automobile, le moins que l’on puisse dire, c’est que vous diversifiez vos activités....
Oumou Sangaré :
Ah, ça oui ! Tout a commencé en 2000/2001 lorsque j’ai voulu faire une résidence à Bamako pour les personnes originaires du Wassoulou. Un peu sur le modèle des foyers ou des cités étudiantes, avec des pièces communes où les gens puissent se retrouver et des appartements en co-location. Mais ça n’a pas marché, car ce n’était pas dans les mentalités africaines. C’est alors que l’on m’a demandé de transformer la résidence Wassulu en hôtel, car Bamako manquait de capacités hôtelières pour accueillir les participants à la Can 2002. Malheureusement, nous n’avons pas pu terminer les travaux à temps et être prêts pour l’événement. Du coup, je me suis retrouvée avec cet hôtel sur les bras, qui avait englouti des sommes considérables et qu’il fallait faire tourner. Alors, je me suis lancée dans l’aventure. Après avoir personnellement surveillé les travaux (je passais ma vie sur le chantier... je crois que je saurais faire couler une dalle de béton ! rires), j’ai tout supervisé. J’étais en cuisine, à la réception, je vérifiais la comptabilité le soir après les concerts... C’était la folie ! Mais j’y ai pris goût.

Afrik.com : Est-ce exagéré de dire que vous êtes devenue une business woman ?
Oumou Sangaré :
C’est très exagéré ! ! Je ne m’intéresse pas aux cours de la bourse, et ma vie n’a rien à voir avec ça. Une vraie business woman se lève tôt pour aller travailler au bureau, commence à téléphoner ou à envoyer des mails sur le trajet pendant que le chauffeur conduit, négocie toute la journée et s’endort le soir en pensant à comment gagner encore plus d’argent et avoir encore plus de pouvoir. Dieu merci, mes rêves sont plus simples ! Et, je l’espère plus... poétiques. Je suis une artiste avant tout. Je suis heureuse d’avoir autant de succès, mais cela ne m’a pas tourné la tête : je continue à faire la cuisine pour ma famille, je ne m’achète pas des tenues de luxe chez les grands couturiers... Je préfère utiliser mon argent autrement, de façon utile pour aider les autres (et ça, ce n’est pas très business...). Franchement si seul l’argent m’intéressait, je ne me lancerais pas dans ces aventures folles. Je chanterai dans des soirées privées à travers le monde, et là je gagnerais BEAUCOUP d’argent. Bien plus que dans mes entreprises, où j’investis et où je prends des risques. En fait avec cette histoire d’hôtel, j’ai pris goût à ça. Pourtant cela n’a pas été facile, on ne me prenait pas au sérieux parce que je suis une femme et une artiste. J’ai dû me battre. Aujourd’hui, l’hôtel march,e mais aux débuts ça n’était pas évident. Il a fallu beaucoup d’énergie. Curieusement, quand l’hôtel a commencé à fonctionner, que le personnel a été formé et que j’ai pu déléguer, j’ai ressenti une sorte de vide. Comme si cette énergie que j’avais mobilisée pour que les choses voient le jour devait s’exprimer à nouveau.

Afrik.com : Et ça a été l’agriculture !
Oumou Sangaré :
Pas du tout. Je cherchais quelque chose de nouveau à faire lorsque mon père m’a appris que ma grand mère (que j’ai peu connue) avait un troupeau de 3 000 bêtes. L’idée s’est imposée, à la fois parce que je pense que l’Afrique doit oeuvrer pour son auto-suffisance alimentaire, parce que je me bats contre la désertification des campagnes et parce que je voulais rendre hommage à mon aïeule. C’est ainsi que j’ai acheté une ferme, où j’ai commencé à faire de l’élevage. J’aimerai y implanter une race de vaches hybrides entre les vaches laitières hollandaises (qui donnent beaucoup de lait) et nos vaches africaines, habituées au climat. Et puis je voudrais importer des arbres fruitiers d’autres régions du monde pour diversifier les cultures en Afrique de l’Ouest...En fait, j’aimerai créer une sorte de ferme pilote au Mali. Du coup l’année dernière, je partais le matin pour aider à nettoyer l’étable et surveiller l’état du troupeau. Bien sûr, j’aurai pu déléguer ces tâches à un fermier. Mais je suis très entière et je m’investis toujours personnellement quand je fais quelque chose. Cela me permet d’évaluer les besoins. Là, par exemple, j’ai acheté un tracteur pour être autonome et pouvoir vraiment exploiter la ferme. Et puis j’ai une vision des choses et de l’avenir, je ne fais pas tout ceci sans réfléchir. C’est cohérent avec ma musique, avec mes textes, avec mes engagements. Disons qu’en plus ces dernières années, je suis passée à la pratique (rires). J’aime construire, c’est pour ça que je fais autant de choses

Afrik.com : Comment vous est venus cette idée de vendre des voitures ? En recherchant un tracteur ?
Oumou Sangaré :
Nooonn...pas vraiment. Cela faisait un moment que je tournais autour de cette idée. Lors d’une tournée aux Etats Unis, j’ai vu que les artistes (surtout les rappeurs) commercialisaient des produits qui n’avaient rien à voir avec la musique. J’ai alors pensé importer des 4x4 (qui coûtent très cher chez nous) à des prix plus abordables. C’est à ce moment que j’ai été approchée par une firme chinoise qui voulait s’implanter sur le marché africain. Pour cela, ils ont eu l’idée de donner le nom d’une star africaine à leurs modèles. Et ils m’ont choisie ! Plutôt que de me contenter de toucher des royalties sur l’utilisation de mon nom, j’ai préféré créer en avril dernier une société au Mali, Gonow Oum Sang, qui emploie des Maliens, pour commercialiser ces modèles sur l’Afrique. Je suis allée en Chine avec mon avocat et nous avons donc passé un accord avec l’entreprise chinoise. Cela me permet également de contrôler qu’il ne s’agit pas de blanchiment d’argent et de fixer les prix. Je tenais ABSOLUMENT à ce que ces voitures, qui sont des voitures de luxe (intérieur cuir et bois, lecteur cd), soient accessibles à la bourgeoisie montante. Elles sont vendues entre 8 et 17 millions de francs Cfa ttc, toutes options (12 200 et 26 000 euros), c’est à dire la moitié du prix de vente pratiqué habituellement pour ce type de véhicule. La plupart des tout-terrains de ce standing qui circulent au Mali sont des occasions, car ces automobiles neuves sont si chères que même ceux qui ont beaucoup d’argent ne peuvent se les offrir. Grâce aux « Oum Sang », ça va être possible ! C’est un signe de développement du pays : des voitures de luxe, commercialisées par une entreprise locale à des prix abordables.

Afrik.com : Mais c’est un travail énorme que de lancer une marque de voitures ! Comment allez-vous pouvoir concilier cela avec vos activités artistiques ! D’autant que c’est un métier que vous n’avez jamais exercé...
Oumou Sangaré :
Oh, vous saveez, la vie est pleine de choses qu’on n’a jamais faites avant... Le tout est de se lancer quand l’on s’en sent capable. Et puis je ne vais pas commercialiser moi-même ces voitures : j’ai engagé un directeur qui se nomme Kassim Diarra. C’est un Malien qui vivait en France et qui opère un retour au pays, un jeune homme plein d’avenir. C’est de ces forces-là dont nous avons besoin en Afrique pour avancer. Je rencontre de plus en plus de jeunes Maliens (ou d’Européens d’origine malienne) qui pensent à venir créer leur affaire ici. L’Europe semble si conservatrice, peu ouverte aux jeunes talents, alors qu’ici tout est à faire.

Afrik.com : Votre société a été inaugurée, au Mali, avec tous les honneurs. Vous attendiez-vous à un tel accueil ?
Oumou Sangaré :
Franchement, pas à ce point. Vous vous rendez-compte que le Président de la République et des membres du gouvernement sont venus participer à l’inauguration ? C’est magnifique ! Quand ATT (Amadou Toumani Touré, le chef de l’Etat malien, ndlr) a dit qu’il était très fier de moi, j’étais très émue... J’ai vraiment senti que mon pays me soutenait. Et puis il y avait beaucoup d’artistes et de personnes importantes. Une autre chose m’a fait très plaisir, c’est que la première voiture a été achetée par une femme. Il s’agit de Nuima Beleza. Elle dirige une entreprise de cosmétique, elle est arrivée après la cérémonie et comme je l’accueillais en lui disant « Oh ! Tu as tout raté ! », elle m’a répondu « Non, j’ai couru pour pouvoir te donner ça ». Et elle m’a remis un chèque, le montant cash du modèle en exposition.

Afrik.com : « Oum Sang ». Pourquoi avoir raccourci votre nom pour la marque ?
Oumou Sangaré :
« Oumou Sangaré » était trop difficile à prononcer pour les Chinois. Ils ont essayé mais...(rires) En plus, « Oum Sang », ça sonne asiatique. C’est drôle que cette histoire soit arrivée, parce que cela fait longtemps que je suis attirée par la culture chinoise et que j’adore leur cuisine.

Afrik.com : Les produits chinoise n’ont pas forcément une réputation de qualité. N’avez-vous pas peur que ces voitures chinoise ne soient pas très solides ?
Oumou Sangaré :
Vous dites ça parce que vous êtes française (rires).Remarques, un de mes oncles a eu une 2cv qu’il a gardé pendant plus de 30 ans ! Pendant longtemps en Afrique de l’Ouest, nous n’avons eu que des voitures françaises, puis l’offre s’est diversifiée. Mais nous n’avions pas encore d’automobiles chinoises. Pour les « Oum Sang », j’ai choisi des modèles avec un moteur japonais. Tout d’abord pour contrer ce préjugé sur la solidité dont vous parlez, mais aussi pour des raisons d’entretien du véhicule : les mécanos maliens connaissent les voitures japonaises, mais pas les chinoises.

Afrik.com : Vous êtes-vous inspirée d’une autre expérience similaire pour créer cette affaire ?
Oumou Sangaré :
Non, pas vraiment car je n’ai pas trouvé d’autre exemple de célébrité qui lance une marque de voiture à son nom, même ailleurs dans le monde. Je crois que cela ne s’était jamais fait avant... En tous cas, je n’en n’ai pas eu connaissance. De la même manière, je n’ai pas non plus le souvenir d’une autre inauguration de concessionnaire de véhicules par le chef de l’Etat...

Afrik.com : Les carnets de commandes se remplissent, la nouvelle société a permis de créer une vingtaine d’emplois, les « Oum Sang » semblent bien démarrer. Quelle va être votre prochaine entreprise ?
Oumou Sangaré :
Oh, c’est la dernière fois que je me lance dans un truc pareil et maintenant, j’aspire uniquement à me reposer...(devant la moue dubitative des personnes présentes) ...Bon, Ok, on verra. (se mettant à rire) Vous savez, je crois que même mon fils se demande parfois ce que j’ai dans la tête !


 


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