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Congo - Littérature
« Verre Cassé » d’Alain Mabanckou
Portraits pittoresques des clients d’un bar congolais. Verre cassé ou les portraits pittoresques des clients d’un bar congolais. Alain Mabanckou livre dans ce cinquième roman l’histoire « très horrifique » du « Crédit a voyagé », un bar malfamé de Brazzaville. Verre Cassé, l’un des clients les plus assidus, s’est vu confié une mission très spéciale par le propriétaire. Il doit immortaliser dans un cahier les aventures fantastiques de la troupe « d’éclopés » qui fréquente son établissement.

Par Vitraulle Mboungou

Pour son cinquième roman, Verre cassé, l’auteur congolais Alain Mabanckou a choisi de placer une fois de plus les marginaux et autres damnés de la terre au cœur de son récit. Verre cassé est le nom d’un des clients les plus assidus du « Crédit a voyagé », un bar des plus atypiques de Brazzaville (Congo). Son propriétaire, l’Escargot entêté, soucieux de laisser une trace à la postérité et ayant remarqué le don de Verre cassé pour l’écriture, lui confie une mission très spéciale. Il doit inscrire dans un cahier l’histoire de la bande « d’éclopés » qui fréquente son bar pour que personne ne l’oublie. L’Escargot entêté pense que ses compatriotes n’ont pas « le sens de la conservation de la mémoire, que l’époque des histoires que racontait la grand-mère grabataire [est] finie, que l’heure [est] désormais à l’écrit parce que c’est ce qui reste, la parole c’est de la fumée noire, du pipi de chat sauvage ». Il déteste donc entendre les formules toutes faites du type, « en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Lorsqu’il entend ce cliché, il répond : « ça dépend de quel vieillard, arrêtez donc vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit [...] ».

Après avoir longuement hésité, (« il n’y a rien de pire que le travail forcé, je ne suis pas son nègre ! »), Verre cassé finit par accepter le challenge de l’Escargot entêté. Le lecteur a dès lors droit aux aventures pittoresques des piliers du « Crédit a voyagé », dans leurs petits soucis quotidiens, les femmes et l’alcool... Verre cassé, chroniqueur d’un genre nouveau, ne cache rien sur les problèmes existentiels de ses comparses. Sa rencontre avec chacun d’eux est l’occasion d’une nouvelle histoire aussi étrange que la précédente. En commençant par Verre cassé lui-même. Il y a aussi l’Imprimeur qui a « fait la France », et qui ressasse sans cesse sa nostalgie de ce pays, Mouyeké, escroc qui se croit capable de « transformer le pipi de chat en vin rouge de la Sovinco », ou encore le Vieux aux Pampers dont un passage en prison a laissé des souvenirs douloureux et de visibles séquelles physiques. Leurs histoires nous entraînent au-delà du Congo et de l’Afrique tant elles sont universelles.

L’art des références

L’une des grandes originalités de ce roman est ce clin d’oeil subtil fait à d’éminentes oeuvres littéraires, notamment africaines. Ainsi Alain Mabanckou écrit : « Je me souviendrai toujours de ma première traversée d’un pays d’Afrique, c’était la Guinée, j’étais l’enfant noir (Camara Laye, ndlr),[...] j’étais intrigué par la reptation d’un serpent mystique qui avalait un roseau que je croyais tenir réellement entre les mains, et très vite je retournais au pays natal (Césaire, ndlr), je goûtais aux fruits si doux de l’arbre à pain (Tchicaya U tam’si, ndlr), j’habitais dans une chambre de l’hôtel la vie et demie (Labou Tansi Sony, ndlr), qui n’existe plus de nos jours et où, chaque soir, entre jazz et vin de palme (Emmanuel Dongala, ndlr), mon père aurait exulté de joie, et je me réchauffais au feu des origines (Dongala, ndlr) ».

« La culture, c’est ce qui nous reste lorsqu’on n’est plus rien », aime à répéter Alain Mabanckou qui témoigne ainsi son estime à tous ces grands auteurs, véritables maîtres à penser pour lui. Poète et romancier, il s’est imposé, avec une quinzaine de livres, en quelques années comme l’un des écrivains les plus talentueux de la littérature francophone. Couronné par le prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs, le prix des 5 continents de la Francophonie et le prix RFO du livre en 2005, Verre cassé se situe dans la lignée d’African Psycho , où le romancier congolais examinait déjà les sociétés africaines « dans leur vie quotidienne du dehors », sous l’angle de la rue, des marginaux ou des victimes du système familial.

Alain Mabanckou le conteur

Le roman se présente comme un long monologue de plus de 200 pages, à la fois celui de Verre Cassé, l’anti-héros par excellence, mais aussi celui des autres clients du bar. Alain Mabanckou ne respecte pas ici les règles d’écriture normale. L’ouvrage est dépourvu de tout signe de ponctuation, pas le moindre point à la ligne, juste des virgules. En livrant ainsi les histoires en continu, il donne un ton oral et rythmé à la narration. Il se fait conteur à travers Verre cassé qui chante tel les griots « les hauts faits » de chacun, afin qu’ils aient tous droit, même les plus démunis, à une trace dans l’histoire. C’est sans aucun doute une des grandes réussites de ce roman.

Alain Mabanckou, qui a obtenu le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1999 avec Bleu Blanc Rouge, est parvenu à conserver, avec succès, dans ce dernier roman, le « langage parlé », en retranscrivant le débit (de boissons aussi) des clients du « Crédit a voyagé ». Ecrit dans un style léger et ludique, le dernier roman du professeur de littératures francophone et afro-américaine à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA), est une réussite totale. Un vrai régal qui peut aussi s’apprécier en anglais, polonais, espagnol et coréen.

Verre Cassé d’Alain Mabanckou, paru aux éditions du Seuil en janvier 2005 et cette année en livre de poche.

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