Victor Démé, sage au grand cœur

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Une trentaine d’années. C’est le temps qu’il a fallu pour que les chants mandingues de Victor Démé séduisent des producteurs fiables. Le jeu en valait la chandelle : en mars dernier, le chanteur burkinabè de 46 ans a sorti son premier album, qui porte tout simplement son nom. Actuellement en tournée africaine, l’humble guitariste a raconté à Afrik son parcours et ses combats.

DemeVictor.jpgTout vient à point à qui sait attendre. Saïbu « Victor » Démé sort de l’ombre une trentaine d’années après avoir commencé sa carrière en Côte d’Ivoire. Une réussite que le chanteur burkinabè n’a pas volée. Il s’est entêté malgré la perte de sa femme, les promesses d’enregistrement non tenues, la sortie de cassettes invendables et une maladie qui a dévoré une partie de sa gencive. Sa persévérance a fini par payer, grâce au soutien de ses amis, d’artistes locaux et aussi de quatre Français qui ont décidé de produire Victor Démé, sorti en mars 2008. Verdict : les chants griots et la musique mandingue teintée de blues et de salsa trouvent leur public, sous le charme. Le guitariste de 46 ans n’en espérait pas tant… A l’occasion de sa tournée africaine, qui prend fin début mars, Victor Démé raconte sa vie et ses combats avec une humilité et une douceur émouvantes. Et une reconnaissance sans bornes envers ses bienfaiteurs.

Afrik.com : D’où est né votre goût pour la musique ?

Victor Démé :
J’ai eu le goût de la musique à travers ma grand-mère maternelle, paix à son âme. C’était une griotte qui chantait beaucoup dans les mariages et les baptêmes. Je la suivais souvent dans ces cérémonies et, quand je la voyais chanter, j’avais envie de faire comme elle.

Afrik.com : Comment avez-vous commencé votre carrière ?

Victor Démé :
A Abidjan, dans le groupe Super Mandé. Sinon, je chantais bien avant ça, mais c’était a capella. Souvent, on m’invitait, je chantais et j’ambiançais le quartier ! J’étais le seul à chanter et tout le monde était content. Et puis des gens m’ont donné des conseils. Ils me disaient : « Il faut trouver un orchestre, peut-être que ça va aller… ». Alors je me suis renseigné avec une fille de mon quartier, Maïmouna, qui m’a amené voir le groupe Super Mandé.

Afrik.com : Que s’est-il passé ensuite ?

Victor Démé :
Abdoulaye Diabaté (le leader du groupe, ndlr) m’a testé et il m’a dit : « Mais tu ne chantes pas dans les gammes ! Il faut respecter les temps ! ». Je lui ai demandé ce qu’étaient les gammes et il m’a expliqué que ma voix et la guitare devaient se coordonner, qu’il fallait chanter dans les temps, battre du pied… Quand je lui ai dit que je ne savais pas comment faire, il m’a donné une cassette zaïroise et m’a dit d’aller l’écouter. J’ai tout fait pour chanter en même temps que le gars pour comprendre les gammes et le temps. Et j’ai tout compris ! Je suis resté plusieurs années avec Abdoulaye Diabaté. Dans le groupe, je chantais les variétés zaïroises, lui et Moussa chantaient les chansons mandingues […]… Et puis je me suis dit que j’allais travailler moi-même ma propre musique. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à travailler mes propres compositions.

Afrik.com : Vous aviez failli sortir votre premier album bien plus tôt…

Victor Démé :
Lors du prix Découvertes (RFI, ndlr) de 1989 à Bobo-Dioulasso (la deuxième ville du Burkina Faso, ndlr), j’ai eu le premier prix. Mustang a promis devant le public qu’il allait me produire. D’autres gars voulaient aussi m’aider mais ils se sont tous retirés parce qu’ils n’avaient pas autant de moyens que Mustang. Mustang avait promis et moi j’étais prêt ! Mais quand j’ai apporté ma maquette pour qu’ils écoutent, ils n’ont même pas pris la cassette. Il y avait un peu de négligence… Mais je ne me suis pas découragé parce que j’avais deux filles. Quand je pensais à ça, j’avais toujours le courage de bosser. Et voici que dieu a fait son travail…

Afrik.com : Finalement, c’est un groupe de Français qui a produit votre premier album. Racontez-nous.

Victor Démé :
Je vais commencer par Camille. On s’est rencontré à Bobo lors de la semaine nationale de la culture avec le petit frère [d’un ami, aujourd’hui décédé]. Camille est venu avec son matériel, et on m’a dit que je pouvais passer le voir à son studio. A cette période, j’étais en répétition avec un ami français qui s’appelle Nadir. Mais une fois, ça m’a pris comme ça. Je suis parti à Ouaga (capitale du Burkina Faso, ndlr) et j’ai rencontré Doudou, qui vivait chez Camille. J’ai pris la guitare de Camille, j’ai commencé à jouer et à chanter. Camille m’a demandé pour qui je jouais. Je lui ai dit que c’étaient mes propres compositions. Il m’a dit qu’il voulait qu’on travaille ensemble. Ça a démarré comme ça.

Afrik.com : Et ensuite ?

Victor Démé :
Il m’a invité dans son studio et il a enregistré quatre titres, ce qui m’a fait très plaisir ! Après l’enregistrement, il m’a dit de vite aller déposer les quatre titres au BBDA (Bureau burkinabè du droit d’auteur, ndlr). Quelques jours plus tard, Camille m’a dit qu’on pouvait ajouter d’autres titres, que peut-être on pouvait trouver des gens pour nous aider. On a commencé à agrandir notre volume de chansons comme ça, et David est arrivé. Il a écouté et il était intéressé. Il a amené le CD et on m’a appelé pour me dire que des gens voulaient collaborer avec nous pour mettre l’album en valeur. J’ai dit d’accord, et il m’a dit que Romain et Nico s’occupaient de ça. C’est comme ça que ça a commencé, et que ça continue jusqu’à aujourd’hui !

Afrik.com : Quelles sont vos influences musicales ?

Victor Démé :
Moi, je suis dans toutes les sauces ! […]J’essaye de poser les paroles sur la mélodie et si ça colle, tant mieux ! Sinon, je laisse et je continue à chercher. Je ne force pas l’inspiration. Si on veut trop forcer, souvent on risque de faire un faux boulot. Si l’inspiration vient sous forme de salsa, je suis dedans. Si ça vient sous forme de blues, je suis dedans. Si ça vient sous forme de musique mandingue, je la travaille comme ça aussi. Je ne vais pas chercher à diriger.

Afrik.com : Vous parlez beaucoup des femmes dans vos chansons…

Victor Démé :
Au Burkina, même si tu te lèves à 4h du matin, tu vois les femmes à vélo avec de gros paquets de condiments derrière le dos (salade, aubergines…). Quand il y a des collines, elles descendent pour pousser le vélo, aller jusqu’au marché et vendre leur marchandise. Avec l’argent, elles dépannent la famille à la maison, où parfois le chef de famille ne travaille plus. C’est trop ! Il y a aussi ces femmes qui se sont regroupées en associations qui font du savon, des canaris, des jardins… Je trouve que c’est génial ! Il faut les encourager ! D’autant que, dans d’autres pays, les femmes n’ont pas eu ces idées-là.

Afrik.com : Vous appelez les Africains à être plus solidaires entre eux. Pourquoi ?

Victor Démé :
Dire qu’en Afrique il y a de la solidarité, c’est faux ! Moi, j’ai rencontré des Blancs qui sont venus chez nous, au Burkina. Pendant leur première semaine, ils étaient contents. Ils sont venus me voir en me disant : « Ah ! Démé, chez vous, ce qui me plaît, c’est que tout le monde se dit le bonjour le matin quand il se lève. Et puis ça cause entre vous ! Chez nous, en Europe, ça ne se fait pas ! ». Je lui ai répondu : « Mon frère, c’est parce que tu viens d’arriver. Il faut attendre un peu, tu vas comprendre quelque chose : tu les vois, ils sourient ensemble, mais ils ne s’aiment pas ! ». En Afrique en général, la solidarité n’existe pas. L’humanité de l’Afrique se fait dans la bouche, pas dans le cœur. Il faut que nous soyons solidaires dans le cœur.

Afrik.com : La cause des enfants des rues vous tient beaucoup à cœur…

Victor Démé :
J’ai rencontré des enfants de la rue et j’ai même fait une soirée avec eux à Bobo. C’était pour la fête des jeunes de la rue. L’organisateur est venu me voir pour que je vienne jouer de la guitare. J’y suis allé, j’ai joué et après j’ai choisi quelques enfants, qui m’ont expliqué ce qu’ils veulent. Et ils ne sont pas bêtes ! Il y a des gens qui vivent en famille qui n’ont pas leurs idées ! Le plus petit d’entre eux m’a dit : « Tu vois les sachets qui sont dans la rue ? Des gens pourraient commencer à les ramasser parce qu’il y en a trop ! La terre est devenue jaune et noire à cause des sachets. Comme ils ne peuvent pas pourrir, c’est comme si nous-mêmes on créait la famine pour nos enfants ». Ce petit était tranquille dans sa tête et il voulait défendre son pays. Mais parce qu’il est dans la rue, à qui va-t-il raconter son idée ? Lui-même il cherche déjà une maison pour dormir, sans parler de manger… Mais c’est bien de côtoyer et de causer avec les enfants de la rue… Ça peut servir le pays.

Afrik.com : Vous parlez aussi des divisions entre les ethnies…

Victor Démé :
C’est la réalité de l’Afrique. Je pense qu’il faut tout effacer, tourner la page et recommencer une nouvelle vie. Je trouve que c’est mieux pour l’Afrique. Quand les Ivoiriens ont dit aux Burkinabès de rentrer (pendant la crise de 2002), beaucoup de femmes et d’hommes ont pleuré parce qu’ils devaient se séparer de leur conjoint burkinabè, et peut-être même des enfants qu’ils ont eus… Quand avec le groupe on a pris le car de France jusqu’en Allemagne, je n’ai pas vu de frontières ! Ça m’a dit beaucoup de choses parce que, chez nous, quand tu pars, entre le Mali et le Burkina, on t’arrête. Ça c’est dangereux ! Pourquoi dit-on qu’on est colonisé par les Européens ? Est-ce qu’ils vivent comme ça, eux ? Chez nous, c’est morceau, morceau : voilà la Côte d’Ivoire là, voilà le Burkina là, voilà le Mali là ! Il faut mettre ça de côté. […] Pourquoi les chefs d’Etat africains ne peuvent pas se réunir et décider des choses ensemble ? Tant qu’ils ne le feront pas, l’Afrique va toujours rester dans la galère.

Afrik.com : Vous avez toujours votre machine à coudre. Est-ce au cas où la musique ne marcherait plus ?

Victor Démé :
Je l’ai toujours pour moi-même et mes enfants. Si ma fille veut s’intéresser à la couture, la machine est là. Moi-même, je pars acheter mon tissu et coudre le modèle que je veux. Mais je ne crois pas que je vais arrêter la musique : le jour où j’arrêterai la musique, je crois que ce sera le jour où on ira m’enterrer au cimetière.