Tuerie de Newtown : le forcené n’est ni un noir musulman ni un noir dictateur

La fin du monde s’est invitée avec une semaine d’avance à Newtown, petite ville américaine invisible dans un atlas mondial. Le diable en personne a frappé sans prévenir cette ville naguère présentée comme l’une des plus sûres du pays. Une ville très blanche (1,75% de Noirs seulement) !

Après Virgina Tech en 2007 et la base militaire de fort Hood en 2011, après la fusillade dans un cinéma à Aurora l’été dernier ou celle dans un supermarché du New Jersey il y a quatre mois, l’on se demande s’il y a encore un endroit où l’on soit vraiment en sécurité aux Etats-Unis, hors la Maison Blanche.

Si l’Amérique produit autant d’armes, c’est bien pour s’en servir
Aux USA, le terrorisme le plus sanglant vient de l’intérieur, et les kamikazes les plus redoutables sont des combattants spontanés, des névropathes sans cause et sans foi. L’Etat n’y a pas « le monopole de la violence légitime », les particuliers veillent eux-mêmes à leur propre sécurité et chaque citoyen est un sheriff en puissance. A un point tel que le Center for Disease Control dénombre chaque année environ 600 homicides qui soient le fait de policiers ou de citoyens en état de légitime défense.

Si l’on y ajoute le nombre de suicides mettant en cause une arme à feu (10.000), on frise les sommets de la démesure et du non-sens ). Plusieurs études parlent de plus 30.000 morts par an causées par les armes à feu, bien moins, comparativement, que le nombre de morts causées par les guerres en Afrique, un bilan égal à celui de la Syrie depuis un an (les ONGs parlent de 42.000 depuis le début de la rébellion il y a bientôt 20 mois).

Barack Obama a ordonné que les drapeaux soient mis en berne, ne sont-ce pas les armes qu’on devrait mettre sous le boisseau, au moins le temps du recueillement ? D’après un rapport vieux de quatre ans du Bureau fédéral de l’alcool, du tabac et des armes à feu, en une année, les fabricants d’armes américains ont écoulé dans le marché intérieur : 1,4 million de pistolets, 432.000 revolvers, 1,6 million de carabines, 753.000 fusils, 176.000 autres armes à feu (http://unstats.un.org/unsd/default.htm)…

Les Américains vouent une passion curieuse à leurs armes à feu : comme on dit, ce n’est pas de l’amour, c’est de la rage. Ils sont en permanence sur le pied de guerre, mais sont sans cesse pris de court par des boucheries d’un autre genre qui, vues d’Afrique, ne choquent pas moins que les chambres à gaz ou la bestialité extrême du Rwanda de 1994.
Armes à la pelle et drames en série, les meurtriers de masse prolifèrent dans la réalité davantage que dans les fictions. Pour y répondre, la seule stratégie politique connue est celle des larmes et d’une indignation bien encadrée. Si les armes atomiques étaient transportables comme des mobiles, sans doute leur usage serait-il permis au nom d’on ne sait quel équilibre de la terreur consacré par le 2ème amendement de la Constitution américaine !

A intervalles réguliers, l’Amérique est le théâtre de carnages d’une barbarie inouïe, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans la planète avec autant de constance… Le port d’arme n’est pas en Amérique un simple fait de société, c’est un droit civil fondamental, un peu comme critiquer son prochain au Cameroun, mais alors juste un peu.
Parce que là-bas une écrasante majorité de citoyens estime que les armes à feu ne sont pas un problème, qu’elles sont des objets inanimés et que c’est l’homme qui donne la mort pas les armes. Cette rhétorique bien rôdée, on tend à l’imputer à la NRA (National Rifle Association) qui compte plus de 4 millions de membres, et est bel et bien puissante, mais n’est que la partie émergée de l’iceberg de démission politique, où l’on voit des leaders qui ne proposent aucun remède à long terme. Il existe des associations opposées à la NRA comme la Brady Campaign qui a un budget 50 fois moins élevé et est chaque jour en perte de vitesse… Mais n’est-ce pas le rôle des leaders, des intellectuels, d’inverser les tendances erronées ? Ils sont bien isolés ceux qui comme Michael Bloomberg militent dans des associations pro-régulation comme Mayors Against Illegal Guns.

L’Amérique dénie à des Etats des droits qu’elle consent à ses citoyens
Qu’est-ce qu’attendent les Américains pour envisager une limitation de la course individuelle aux armements ? Plus il y aura des armes en circulation, plus il deviendra impossible de contrôler leur usage. C’est vrai à l’échelle du monde où l’Amérique est souvent prompte à mettre sous embargo certains pays, ou à limiter la vente d’armes à certains Etats, c’est encore plus vrai au niveau interne. Tueur fou, parricide (il a exécuté sa mère, propriétaire des armes, comme par hasard !), Adam Lanza a été l’égal de Dieu pendant quelques secondes, retirant la vie par un regard, le jeune Adam s’est rendu justice en propageant la mort dans cette société qu’il haïssait et a clos son festival macabre par un suicide.

Sans aller jusqu’à interdire la vente libre d’armes à feu, ne peut-on envisager leur renchérissement, leur raréfaction en amont de la chaîne de production ? Les fabricants d’armes à feu sont des prescripteurs funèbres, les vendeurs d’armes s’ils ne le sont déjà devraient être particulièrement ciblés. L’imputabilité de cette folie meurtrière ne peut être limitée au seul Adam qui, on l’espère vivement, brûle déjà du côté le plus chaud de l’enfer. La société américaine est un responsable trop vague. C’est trop commode d’invoquer la « compliancy », l’âge (20 ans !) ou la maladie.

Et c’est bateau, il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Mais comment dire des choses aussi évidentes autrement que banalement ? Le psychologisme des criminologues est au minimum inquiétant. Les plus brillants d’entre eux ont pu estimer que les armes à feu n’étaient pas une explication tenable, arguant par exemple d’une pareille tentative avortée en Chine, pour démontrer l’aspect imprévisible de tels événements. Mais l’échec même de cette tentative en Chine prouve que si la circulation des armes avait été, dans l’Empire du Milieu, ce qu’elle est aux USA, les hécatombes y seraient hebdomadaires. La circulation des armes à feu facilite le passage à l’acte, c’est un fait. On se sent forcément plus fou, plus fort, plus prêt avec un engin de la mort à portée de main.

Mettez, en pourcentage, le même nombre d’armes dans les mains des Camerounais et des villages entiers seront rasés, c’est mécanique. En Afrique, et pas seulement en Afrique, quand on veut déstabiliser un pays, on nourrit son opposition en armes et en mercenaires, on coupe les vivres (armes) aux armées loyalistes, et par cette tactique simpliste mais éprouvée on renverse n’importe quel régime « dictatorial ».

Les armes donnent des idées à ceux qui manquent d’imagination, pervertissent ceux qui en débordent, le problème américain est celui d’une non-réponse au problème de la circulation des armes… Loi de causalité oblige, dans moins de six mois, un autre massacre à la mitrailleuse viendra endeuiller les Etats-uniens, faut-il être grand sorcier pour le prévoir ou pour les en prévenir ?