Tchad : Rose Lokissim, l’insoumise qui a eu raison de Hissène Habré

Durant le règne du dictateur tchadien Hissène Habré de 1982 à 1990, des milliers d’opposants auraient été torturés et tués. Parmi, les prisonniers du régime, Rose Lokissim. Une femme qui a tenu tête au régime de l’ancien dirigeant tchadien. Durant toutes ces années de détention, malgré la torture, Rose notait tous minutieusement tous les noms des personnes emprisonnées, torturées, tuées, puis envoyait des messages en secret à leurs familles afin qu’elles soient informées de ce qui se passe. Mais elle est finalement dénoncée et exécutée à l’âge de 33 ans, en 1986, selon Human Rights Watch. La prophétie de celle qui a écrit « L’histoire se souviendra de moi » s’est finalement réalisée puisque Hissène Habré est actuellement jugé pour ses crimes. Retour sur le parcours de celle qui l’a vaincu.

Lorsqu’on regarde ses différentes photographies, son regard déterminé et insoumis, ne trompe pas. Rose Lokissim, l’une des première femme à être devenue soldat d’élite au Tchad, dégage une grande force à travers ses images. Il faut en effet être doté d’un grand courage pour oser faire ce qu’elle a fait. Selon l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch, elle aussi était parmi les détenus de Hissène Habré, qui a régné de 1982 à 1990, jugé à Dakar par les chambres africaines de crimes de guerre, torture, et crime contre l’humanité. Entrée dans l’opposition à la dictature de l’ancien dirigeant tchadien, dans les années 1980, elle est arrêtée et incarcérée dans la prison dite des « Locaux », dans la cellule « C », la « cellule de la mort ». Un enfer surpeuplé d’où aucun prisonnier politique n’était censé ressortir vivant. Rose a en effet d’abord été emprisonnée dans la prison des hommes, où elle est restée huit mois. Elle effrayait visiblement ses gardiens, qui estimaient qu’elle n’avait pas le caractère d’une femme mais d’un homme tant elle était brave.

Mais Rose y a survécu. Elle était en effet une détenue hors norme. Malgré les conditions infernales de sa détention, les tortures qu’elles subissait, elle écrivait minutieusement les noms de toutes les personnes emprisonnées, torturées, exécutées et envoyait des messages à leurs familles pour les informer. Malheureusement, elle est dénoncée et finalement exécutée en 1986 à l’âge de 33 ans par les agents de la police politique tchadienne à l’époque, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), selon Human Rights Watch. L’ONG de défense des droits de l’Homme, qui accompagne les victimes de Habré depuis 15 ans, a retrouvé, en 2001, de nombreux documents sur Rose lors de ses recherches pour trouver des preuves sur les exactions du régime de Hissène Habré. « Nous sommes tombés par hasard sur des milliers d’archives poussiéreuses éparpillées à même le sol de l’immeuble délabré qui avait été le QG de la police politique du régime, la DDS », selon l’ONG, qui a pu, grâce à ces documents, reconstituer les derniers instants de Rose. Selon elle, « grâce à ces documents, nous avons pu reconstituer les derniers instants d’une femme hors du commun ».

« Le Tchad me remerciera un jour ?»

D’après Human Right Watch, dans son procès-verbal d’interrogatoire, en date du 15 mai 1986, retrouvé dans les archives de la police politique, Rose a reconnu les faits. Ses interrogateurs ont d’ailleurs noté : « Mentionnons que pendant deux ans de détention, l’intéressée n’a pas changé de langage mais bien au contraire se glorifie. Etant donné qu’elle est irrécupérable et continue de porter atteinte à la sécurité de l’Etat même en prison, il serait souhaitable que les autorités la pénalisent sévèrement ». D’après Human Rights Watch, un militaire témoin de son exécution a affirmé : « Elle a été très brave, elle n’a pas dit un mot ».

Ses bourreaux ont consigné ses dernières paroles à la fin du procès-verbal du 15 mai 1986 : « Elle affirme que, même si elle doit mourir au cachot, elle ne regrette pas, car le Tchad la remerciera et l’Histoire parlera d’elle ». « Elle n’avait pas peur de la mort », explique à Afrik.com, Reed Brody, conseiller à Human Right Watch. « L’histoire parlera de moi, le Tchad me remerciera un jour?. C’est comme un message dans une bouteille qu’on retrouve 15 ans après? », affirme-t-il, estimant que « sa prophétie s’est? finalement? réalisée? », puisque tout ce qu’elle écrivait au sujet des victimes a été retrouvé miraculeusement à la chute du régime de Hissène Habré. Selon lui, « beaucoup de victimes nous parlait tout le temps d’elle, affirmant qu’elle aidait les prisonniers ?et ?essayait de faire passer ?des ?messages à l’extérieur et a ?finalement ?été trahi. Quand on a commencé à regarder les dernières déclarations de Rose, c’est là qu’on s?’est rendu ?compte de ?la dimension de ?cette femme ».

Parler de Rose, un documentaire qui retrace son histoire

Tous ses codétenus qui ont échappé à la mort au sein des prisons Habré se souviennent de Rose comme d’une « femme brave », « courageuse », qui « aidait tout le temps les autres prisonniers » et gardait son sang froid en toutes circonstances. Elle les a tous marqués à jamais. Ils ont été nombreux à livrer leur témoignages dans le documentaire de la réalisatrice espagnole Isabel Coixe, intitulé « Parler de Rose », qui raconte son parcours. La réalisatrice n’a pas caché avoir été « impressionnée par la générosité de Rose et son esprit de sacrifice ». Selon ses codétenus qui ont survécu, « la seule fois, où elle a pleuré c’est lorsqu’un enfant est décédé quelques temps après être né car il n’a pas pu supporter les conditions de détentions ». Parmi eux, Gin : « Nous faisions tout ensemble. C’était comme une sœur pour moi. Je ne l’oublierai jamais ».

Le Tchad aussi n »oubliera jamais son sacrifice. La vie n’a certes pas permis à Rose d’assister au procès de Hissène Habré qui s’est ouvert le 20 juillet à Dakar et a repris lundi 7 septembre 2015. Mais l’histoire lui a donné raison. Elle a bien vaincu Hissène Habré qui va devoir répondre de ses actes…