Taxi : un métier de Gambien

La police gambienne a décidé de ne plus renouveler le permis d’exercer des chauffeurs de transports en commun étrangers. Officiellement, les autorités avancent la volonté de neutraliser ces conducteurs, qu’ils jugent irresponsables et dangereux. Cette initiative devrait principalement toucher les chauffeurs de taxis immigrés. Mais dans une moindre mesure, car la crise économique les pousse à quitter le pays.

Chauffeurs étrangers refoulés. La police gambienne ne renouvelle plus, depuis début janvier, la licence des chauffeurs étrangers de véhicules de transport public. La mesure devrait léser en premier lieu les chauffeurs de taxi immigrés. Les forces de l’ordre espèrent ainsi, disent-elles, mettre un terme aux multiples infractions qu’ils commettent. Mais, à terme, leur opération, qu’ils qualifient de purement sécuritaire, pourrait n’avoir que peu d’impact sur les intéressés. L’instabilité économique du pays et les lourdes sommes demandées pour pouvoir exercer poussent beaucoup d’entre eux à repartir vers de meilleurs horizons.

En Gambie, le permis de conduire des chauffeurs de taxi doit être changé tous les ans. Avant la mise en pratique de cette mesure, les nationaux et les étrangers se faisaient délivrer leur nouveau document par les policiers. Seuls les Gambiens peuvent désormais suivre cette procédure. Les immigrés, principalement d’origine nigériane, sénégalaise ou bissau-guinéenne, doivent quant à eux entrer en contact avec leur ambassade. Cette dernière soumet ensuite la demande de tous ceux qui souhaitent être chauffeurs de taxi aux policiers qui décideront ou non de leur donner un permis. Si les autorités répondent favorablement, le détenteur sera en quelque sorte fiché. Du coup, s’il commet un délit, les agents pourront plus facilement retrouver sa trace. Après quoi il passera devant une cour de justice, seule habilitée en Gambie à suspendre ou à annuler une licence.

Les fous du volants

Une avancée en matière de sécurité routière qui ne semble pas complètement satisfaire les forces de police. Elles paraissent en effet déterminées à mettre les étrangers hors circuit pour, disent-elles, prévenir tout écart de conduite dangereux. « Ils connaissent le code de la route, mais n’en tiennent pas compte. Il conduisent notamment trop vite. Une série de facteurs expliquant pour quoi dans les statistiques ils apparaissent comme étant ceux qui provoquent le plus d’accidents », explique Pa Jallow, le porte-parole du quartier général de la police gambienne à Banjul. Et de souligner l’attitude qu’il juge irresponsable des chauffeurs étrangers. « Les Gambiens créent des accidents, mais ils le signalent immédiatement au poste de police le plus proche. En revanche, les chauffeurs étrangers ne prennent pas le temps de s’arrêter, peu importe la gravité de l’accident », assure-t-il.

Certains reprochent aux étrangers de s’adonner au crime organisé. « Parfois, lorsqu’ils voient qu’un client a de l’argent, ou qu’il transporte avec lui des biens de valeur, ils en profitent pour le dépouiller. Quelques uns tendent même une embuscade, avec l’aide d’autres amis, pour arriver à leurs fins », raconte Sulayman, un chauffeur de taxi gambien, qui souligne que ce sont surtout les Nigérians commettent ce genre de délits.

Levée de boucliers

Beaucoup de chauffeurs de taxi immigrés dénoncent une mesure discriminatoire. « Il n’y a aucune discrimination, souligne le porte-parole du quartier général de la police gambienne de la capitale. Les étrangers pourront obtenir un permis pour conduire des véhicules privés et pourront exercer une autre profession. Il y a une plénitude d’activités à faire ici », commente simplement Pa Jallow.

Quelques associations de défense des droits de l’Homme s’indignent d’une disposition qui va à l’encontre des accords que la Gambie a passé avec ses voisins. « En agissant ainsi, ce pays ne respecte pas sa propre Constitution et restreint, d’une certaine manière, les droits et les libertés des étrangers. Ce qui n’est pas compatible avec les conventions qu’a signées la Gambie », s’indigne Aboubacry Mbodj, secrétaire administratif de la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (Raddho), basée au Sénégal.

Coup d’épée dans l’eau ?

De nombreux chauffeurs de taxi n’ont peut-être même pas considéré cette entorse avant de déserter le pays. Il faut dire que leurs conditions de travail ne sont pas idéales. En plus du coût du permis, qui vaut environ 300 dalasi (environ 4 500 F CFA), les immigrés (quels qu’ils soient) doivent payer 30 000 F CFA pour acquérir leur aliens card (carte d’étranger ndlr). Ce document leur permet de circuler en règle dans le pays pendant un an. Sachant que le revenu moyen est entre 10 000 et 15 000 F CFA par mois, il est très difficile de la payer ; à moins de travailler pour une société qui peut prendre en charge ces frais », commente le gérant d’une société de transport, qui se reconvertit progressivement dans le commerce vinicole. Avec environ 35 000 F CFA à débourser pour embaucher un étranger, il y a fort à parier que les employeurs vont certainement préférer prendre des nationaux.

Autre facteur qui pousse les immigrés à quitter la Gambie, l’instabilité du dalasi. En un an, sa valeur a été divisée par trois. Du coup, un dalasi s’échange désormais contre 15 F CFA. Et avec l’augmentation du prix du gasoil, ce commerce rapporte de moins en moins. Ceux qui voudront rester devront se débrouiller autrement. Certains avancent l’idée que les plus motivés pourraient acheter un véhicule privé et le peindre en jaune et vert : la couleur des taxis gambiens…