Sénégal : Karim Wade ou la chute de l’ancien «ministre du Ciel et de la Terre»

Karim Wade ira sans aucun doute en prison après sa garde-à-vue de 48 heures à la Section Recherches de la gendarmerie de Colobane (Dakar). Cueilli chez lui par les éléments de la section recherches, le lundi 15 avril dans l’après-midi, le fils de l’ancien président de la république du Sénégal, Abdoulaye Wade, n’aurait pu justifier sa fortune estimée à 694 milliards FCFA (1,05 milliard d’euros), à travers les 3000 pages de preuves servies. Afrik.com retrace le chemin emprunté par l’ancien super-ministre de son père.

De notre correspondant, à Dakar

Inconnu du citoyen lambda avant 2000

Avant 2000, la majorité des Sénégalais ne connaissait pas Karim Wade. Durant les 25 années de bataille sans relâche livrée par son père Abdoulaye Wade contre les régimes de Léopold Sédar Senghor (1960-1980) et d’Abdou Diouf (1980-2000), jamais l’ombre de son fils. Seuls des Sénégalais innocents faisaient les frais d’arrestations et répressions par les forces de l’ordre lors des manifestations contre le pouvoir dans lesquelles Abdoulaye Wade excellait. Vint le 19 mars 2000 et Wade accédait au pouvoir grâce à la détermination des Sénégalais qui avaient barré la route à Abdou Diouf qui venait de boucler 20 ans de règne sans partage.

De l’école Franco-sénégalaise à l’Université de Sorbonne

Né le 1er septembre 1968 à Paris, Karim Wade a effectué son cycle primaire à l’école Franco-sénégalaise de Dakar. Après son entrée en sixième, il est admis aux cours Sainte-Marie de Hann, toujours à Dakar. Karim Meïssa Wade obtiendra son Brevet de fin d’études moyennes (BFEM) dans cet établissement des Pères Maristes en 1984 avant de se rendre en France, précisément au Lycée privé Saint-Martin où il décroche son Bac B en 1987. Le fils de Wade atterrit à l’Université de Sorbonne où il parvient à décrocher une maîtrise en Sciences de gestion en 1991. En 1995, il obtient son DESS en ingénierie financière.

Ancien courtier à Londres

À peine Abdoulaye Wade installé au Palais de la République, son fils Karim débarque au Sénégal. Cet inconnu est présenté comme un ancien courtier qui a travaillé à la City de Londres de 1993 à 1999. Selon certains proches, Karim Wade travaillait à Londres comme arrangeur financier. Ce qui lui a sans doute valu la confiance de son père qui le nommait parmi ses conseillers au lendemain de son élection à tête de la magistrature suprême. Le fils du Président Wade fera des navettes entre Londres et Dakar de 2000 à 2001. Karim Wade déposera définitivement son baluchon dans la capitale sénégalaise en 2002. Le boulot l’attendait à Dakar.

Président du Conseil de surveillance de l’ANOCI

Conseiller personnel du Président de la République, Karim Wade avait en charge la mise en œuvre de très vastes projets du Chef de l’État, notamment la construction d’un nouvel aéroport à Diass (40 km de Dakar), le redressement des Industries chimiques du Sénégal entre autres.Karim est installé au cœur du système financier du Sénégal. Le 11ème Sommet de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique) qui a eu lieu en mars 2009 à Dakar, a été le prétexte pour le Président de l’époque, Abdoulaye Wade, de lui confier la présidence du Conseil de surveillance de l’ANOCI (Agence nationale pour l’Organisation de la Conférence Islamique) avec un budget de 432 milliards FCFA (659 millions d’euros).

Ministre du Ciel et de la Terre

Le 30 avril 2009, Souleymane Ndéné Ndiaye devient Premier ministre en remplacement de Hadjibou Soumaré qui avait présenté sa démission le même jour, plus tôt. Ce sera à la faveur de Karim Wade qui fait son entrée dans le Gouvernement avec un portefeuille colossal. Le 1er mai 2009, le fils du Président est nommé ministre d’État, ministre de la Coopération internationale, de l’Aménagement du territoire, des Transports aériens et des Infrastructures. Ces responsabilités avaient étonné plus d’un Sénégalais qui avait fini par surnommer Karim Wade «ministre du Ciel et de la Terre». Wade-fils se promenait en jet privé là où son patron, Souleymane Ndéné Ndiaye, voyageait en vols réguliers. Une inquiétude pour les Sénégalais qui ne pouvaient pas comprendre le fait que Wade présente son fils comme le meilleur ministre de tous les temps au point de devoir dire à sa mère que Karim a bien travaillé.

Echec de la dévolution monarchique du pouvoir

Karim Wade a aussi été aux élections municipales de Dakar le 23 mars 2009. Investi sur la liste du président du Sénat de l’époque, Pape Diop, Maire sortant, Wade-fils se voyait bien lui succéder à la tête de la capitale sénégalaise. Et pourquoi ne pas, succéder à son père à la Présidence de la République. Les électeurs sénégalais en avaient décidé autrement. Karim Wade a été battu aux élections municipales de Dakar. Il deviendra Conseiller municipal d’opposition, sa première fonction élective. Le 16 juin 2011, le Conseil des ministres adopte le projet de loi sur le ticket présidentiel proposé par Abdoulaye Wade. Il était alors question de supprimer le second tour de l’élection présidentiel et de procéder à l’élection simultanée d’un Président et de son vice-président. Le nom de Karim Wade est alors évoqué. Voyant une dévolution monarchique du pouvoir en marche, les Sénégalais de soulèvent en ce 23 juin de l’an 2011 et barrent la route aux Wade. La bataille du peuple se poursuit jusqu’à la destitution d’Abdoulaye Wade par les urnes. Ce sera au second tour de la Présidentielle, le 25 mars 2012. Macky Sall était élu Président.

Chemin balisé pour la prison

Au lendemain de la prise du pouvoir par Macky Sall, nombreux étaient les Sénégalais qui voyaient Karim Wade en prison. Pour la bonne et simple raison que d’une part, Karim Wade, fils biologique, se soit farouchement opposé au fils spirituel de Wade en la personne d’Idrissa Seck. Ce dernier, dans l’exercice de ses fonctions aura d’ailleurs fait de la prison, à tort ou à raison, pour une affaire de détournement portant sur un montant de 40 milliards FCFA (61 millions d’euros), en 2004. Idy est d’ailleurs exclu du PDS en 2005. D’autre part, c’est ce Karim Wade qui aura été à la base du «limogeage» de Macky Sall à la tête de l’Assemblée nationale. Macky Sall avait à l’époque commis la maladresse de demander l’audit de la gestion des travaux de l’ANOCI par le fils du Président d’alors, Abdoulaye Wade. Une requête de trop pour Wade-père qui enclenchait la machine de la destitution de Macky Sall le 9 novembre 2008. Ce dernier finit par quitter le PDS (Parti démocratique sénégalais) de Wade et la Mairie de Fatick pour créer l’APR (Alliance pour la République).

Aujourd’hui, avec la garde-à-vue de Karim Wade, on peut dire sans risque de se tromper que son père Abdoulaye Wade lui avait bien balisé le chemin pour aller droit en prison. Un signal fort pour le couple Faye-Sall (Marième Faye et son mari Macky Sall) qui ont l’obligation de bien gérer les deniers publics. Car leur mandat prendra aussi fin un jour.