Sénégal : des mères en croisade contre l’immigration clandestine

Le Collectif des femmes pour la lutte contre l’immigration clandestine se bat pour que les jeunes de Thiaroye ne risquent plus leur vie pour rallier l’Europe. A l’origine de l’initiative, Yayi Bayam Diouf. Une mère qui a perdu son unique enfant dans un voyage devant lui permettre de subvenir aux besoins de la famille.

Lorsque Ségolène Royal s’est rendue la semaine dernière au Sénégal, sa terre natale, elle a rencontré une femme pétrie de courage, mais brisée par le chagrin. Les images ont fait le tour des télévisions françaises : Yayi Bayam Diouf fondant en larmes dans les bras de la présidentiable française socialiste. « Cela nous a beaucoup soulagés, on a repris espoir. Une Française venue voir des petits pauvres… Nous avons repris courage », commente Yayi Bayam Diouf.

Retour en mars 2006. Le fils unique de Yayi Bayam Diouf quitte Thiaroye-sur-mer, une banlieue pauvre de Dakar, pour rallier l’archipel espagnol des Canaries. Comme beaucoup, il périt. Il avait 26 ans. La peine de Yayi Bayam Diouf est grande, d’autant qu’elle vient de perdre son seul enfant, parti pour subvenir aux besoins de ses proches. « C’est lui qui gérait toute la famille, qui compte environ 50 personnes », explique-t-elle. Loin de se laisser abattre, elle a décidé de lutter pour que de telles tragédies ne se reproduisent plus.

« La mort de mon fils m’a beaucoup motivée »

« La mort de mon fils m’a beaucoup motivée, raconte-t-elle. Au lieu de pleurer, je me suis dit que nous devions nous battre contre cette immigration mortelle. J’ai alors créé le Collectif des femmes pour la lutte contre l’immigration clandestine, en sa mémoire, par respect pour tout ce qu’il a fait pour nous. » L’association, qu’elle préside, compte aujourd’hui « 375 femmes qui ont toutes perdu un ou deux enfants. Parfois trois ». Elles incitent les jeunes à trouver un avenir au Sénégal. Un changement radical. « Avant, c’est nous qui financions le départ, parce qu’il devait soulager notre quotidien », confie la mère endeuillée de 48 ans.

Il est bien loin, ce temps. Aujourd’hui, place à la sensibilisation. Sur la plage, dans les lieux publics, les sièges d’associations… « Les jeunes nous écoutent plus que leurs papas, qui sont pour beaucoup polygames. Les fils sont nos complices. Nous nous entendons très bien avec eux et sommes très proches », souligne-t-elle. Un atout pour se faire entendre. Autre atout : le colosse Madione Fall, un champion de lutte sénégalaise qu’elle a « recruté » deux mois après la naissance de son association. « Il a beaucoup de fans et sensibilise les jeunes en leur expliquant que la lutte est un sport national ici, mais que ce n’est pas le cas en France. Il dit qu’il peut les former », rapporte Yayi Bayam Diouf.

Retrousser ses manches pour motiver les jeunes

Ce qui pousse les jeunes à partir, c’est le manque de perspectives dans le pays. Pour briser cette idée et les motiver, les 375 femmes du collectif ont retroussé leurs manches. « Nous faisons de la semoule de couscous cuite à la vapeur et des jus de gingembre, mangue et ditax (un fruit exotique, ndlr). Les 500 gr de couscous sont vendus 500 FCFA et le litre de jus 1 000 FCFA. Avant, nous ne travaillions pas, mais pour montrer aux jeunes qu’il est possible de travailler, nous le faisons. C’est aussi une façon de faire vivre notre famille : nos maris sont polygames, vieux et restent à la maison. C’est donc à nous de les prendre en charge ». Par manque de moyens de production et de conservation, les femmes produisent chaque jour et en petite quantité. Pour être sûres d’écouler la production.

Certaines femmes choisissent cette activité parce qu’elles ne supportent plus de se retrouver près de la mer qui a pris la vie de leur(s) fils. D’autres, en revanche, poursuivent dans le secteur de la pêche, potentiellement porteur à Thiaroye. Elles voudraient voir les jeunes travailler à leurs côtés : eux à la pêche, elles à la préparation et la vente du poisson. Fumé ou frais. Un binôme qui ne peut fonctionner que s’il « y a du matériel neuf à disposition », insiste Yayi Bayam Diouf.

« 62 associations de non partance »

Leurs projets demandent des fonds. Or, elles ne reçoivent pas d’aide des autorités parce que, pour cela, « il faut monter un projet, avoir un consultant… et nous n’avons pas l’argent pour ça. Les banques ne nous accordent pas de crédit parce que nous n’avons pas de garant », souligne, pragmatique, la présidente du collectif. Mais elles placent un certain espoir en Ségolène Royal, qui a promis de « faire ce qu’il faut » pour les soutenir. Yayi Bayam Diouf y croit dur comme fer : « C’est une femme, et tout ce que les femmes disent, elles le font ».

En attendant, la sensibilisation semble porter ses fruits. « Nous encourageons les jeunes à se réunir en associations de non partance pour l’immigration clandestine. Nous en avons 62, qui rassemblent chacune 30 à 35 jeunes âgés de 25 à 35 ans. L’idée est de leur permettre de se prendre en charge. Au lieu de louer le matériel de pêche, ils doivent posséder, s’organiser, entreprendre, devenir responsables », précise Yayi Bayam Diouf.

Ce dimanche, le collectif espère convaincre d’autres jeunes : une grande conférence sera menée par des religieux sur le thème de l’immigration clandestine. « L’idée est d’expliquer ce que le Coran dit dans ce contexte. Je ne suis pas une érudite, mais il s’agit en gros de dire que lorsque quelqu’un naît sur un continent, il doit y rester et trouver le moyen de s’en sortir », résume Yayi Bayam Diouf. Dans un pays où la majorité de la population est musulmane et observe actuellement le ramadan, le message de la « mère courage » prendra donc une dimension spirituelle.