Sembène Ousmane, une vie de cinématographie

Dans le deuxième volet de son tryptique sur l’Afrique moderne, Sembène Ousmane s’érige contre l’excision. A l’occasion de la présentation de « Moolaadé » au Festival de Cannes 2004, le grand réalisateur sénégalais revient sur son engagement et son parcours cinématographiques. Interview.

Par Valérie Ganne

Cannes, correspondance particulière

Afrik : Pourquoi avoir choisi de traiter le sujet de l’excision, maintenant, à plus de 80 ans ?

Sembène Ousmane :
Ce n’est pas vraiment un choix. J’avais décidé de faire un triptyque sur l’Afrique moderne, sur les femmes et les hommes d’aujourd’hui, à la ville et à la campagne. La campagne Africaine n’est plus ce qu’elle était même si les traditions sont restées. Parmi les coutumes il y a des choses à enlever, et l’excision, contre laquelle beaucoup de femmes militent, en fait partie. Cette évolution lente de l’Afrique, c’est ce que j’appelle « l’héroïsme au quotidien », ce sont ces gens dont on ne parle jamais et qui font bouger l’Afrique.

Afrik : Collé, l’héroïne de Moolaadé, en est un exemple ?

Sembène Ousmane :
Oui, il ne s’est rien passé dans sa vie, si ce n’est ce combat contre l’excision. L’actrice qui incarne Collé, Fatoumata Coulibaly, anime des émissions radio au Mali, est elle-même excisée, et milite contre l’excision. Dans le film, jouent beaucoup de femmes militantes. Le soir, après la journée de tournage, il y avait des débats entre les partisans et les militants de l’excision.

Afrik : Comment avez-vous trouvé le village du film, au Burkina Faso ?

Sembène Ousmane :
Je l’ai cherché pendant un an et je l’ai déniché à 600 km de Ouagadougou. Je voulais un endroit où la nature est toujours verte, où les habitants n’ont pas faim. Je tenais à sortir de la représentation de l’Afrique miséreuse. La mosquée est un élément très important du village : c’est une des plus vieilles du pays. Il y en a plusieurs de ce genre, elles datent du 7e ou 8e siècle, des débuts de la conversion de l’Afrique à l’Islam. Au plus haut du toit, il y a un œuf d’autruche, car dans la mystique des Bambaras, le monde a commencé dans un œuf d’autruche. Ce n’est que bien plus tard que sont apparus les croissants de lune sur le toit des mosquées Africaines. La forme de la mosquée est aussi inspirée des termitières. Je voulais montrer aux Africains que nous avons un passé. Par exemple, dans ce village, il n’y a pas de cimetière, chaque famille enterre ses morts à la maison. C’est une tradition africaine. Ce village s’appelle Djiery So, c’est toute une légende, cela signifie « terre de sang » : c’est un lieu où il y a eu beaucoup de batailles. Il y a encore trois ethnies différentes qui y cohabitent.

Afrik : Quelles langues sont parlées dans le film ?

Sembène Ousmane :
Il fallait que je trouve une belle langue et des gens qui la parlent très bien. En Afrique de l’Ouest, les deux langues les plus parlées sont le Pulaar et le Bambara, et ce sont dans ces deux langues qu’il y a le plus de femmes excisées : ce sont les langues du film, qui sont parlées au Burkina aussi.

Afrik : Vous montrez que l’excision est également une affaire de pouvoir, des hommes contre les femmes, des anciens contre les jeunes. Mais Collé, l’héroïne, utilise la tradition pour se battre contre la tradition…

Sembène Ousmane :
C’est le conflit de deux valeurs africaines : le droit d’asile (le Moolaadé) et l’excision. Ces deux valeurs s’affrontent.

Afrik : Comment sera diffusé le film en Afrique ?

Sembène Ousmane :
Le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont partenaires de ce film, la diffusion pour moi est déjà prête, je vais faire des avant-premières dans ces trois pays. Il faut absolument que ce film circule. Nous pouvons le sortir en vidéocassette, nous appuyer sur les mouvements de femmes, comme introduction aux discussions. Et j’espère bien que j’aurais les télévisions africaines, que je n’ai pas pour l’instant.

Afrik : Pensez-vous que Moolaadé puisse faire changer des choses ?

Sembène Ousmane :
En Afrique, hommes et femmes doivent travailler là-dessus. C’est un film contre l’oppression de la liberté, cette oppression des femmes qui est aussi une oppression des hommes : le père dit à son fils qu’il ne peut pas épouser celle à qui il était promis car elle est « bilakoro », c’est-à-dire non excisée. Lorsque le fils décide de s’y opposer, c’est déjà un acte de courage. La majorité des hommes sont contre l’excision, mais ils ne l’avouent pas. Par mon travail, je suis bien placé pour dire les choses, je suis à même d’exprimer la parole non dite de la majorité des personnes. C’est mon métier qui me confère cette autorité.

Afrik : Pouvez-vous nous en dire plus sur le troisième volet de votre triptyque, un projet sur la corruption ?

Sembène Ousmane :
Oui, il est déjà écrit, cela s’appellera « La confrérie des rats ». Un juge est assassiné en pleine ville. Il enquêtait sur l’enrichissement illicite. La presse fait des articles, attaque le gouvernement, qui nomme un autre juge : ce dernier va découvrir pourquoi on a tué son prédécesseur et ses découvertes vont faire trembler la Nomenklatura.

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