Sans-papiers mais pas sans voix

Romain Binazon, 35 ans, Béninois et sans-papiers depuis 1991, se bat au sein de la Coordination nationale des sans-papiers pour faire régulariser les siens. Portrait d’un homme tenace qui a choisi la voie des sans voix. Pour leur en donner une.

Romain Binazon, secrétaire de la Coordination nationale des sans-papiers, traîne sa carcasse lookée total jean dans les couloirs de la Maison des métallos, au coeur du XXème arrondissement de Paris. En ce jeudi gris de septembre, c’est le calme avant la tempête, prévue vendredi 13 à 14 heures, à Saint-Lazare. La Coordination a appelé les collectifs d’Ile-de-France à manifester jusqu’au ministère de l’Intérieur. Depuis 1998, le secrétariat squatte différents locaux, au gré des disponibilités de la Maison. Romain, sans-papiers, sans bureau, est fatigué.

Les dernières semaines ont été riches en rebondissements pour le Mouvement des sans-papiers : occupation de la Basilique de Saint-Denis en août, raz-de-marée humain devant la Bourse de Paris lundi 2 septembre, manifestation parisienne samedi 7… Romain évoque la prise de la Bourse.  » Vous avez vu ? C’est moi qui ai organisé ça et c’est pas fini !  » Les pommettes ébène s’arrondissent un peu plus sous le coup du sourire. Comme un gamin, Romain semble ravi de son coup : l’histoire a fait grand bruit, au propre comme au figuré.

Âme militante

Depuis 7 ans, la vie de ce fils de douanier béninois se confond avec l’histoire du Mouvement des sans-papiers.  » Il est devenu le symbole de notre lutte « , reconnaît Guitoune au secrétariat de la Coordination nationale.  » C’est un garçon qui se bat depuis très longtemps et n’a jamais baissé les bras.  » Fuyant l’avenir bouché de son Cotonou natal, Romain débarque à Paris en 1991, CAP de tourneur-fraiseur en poche. Avec son visa touristique, il s’engage dans la Légion étrangère.  » Ce n’était pas un milieu pour moi. ». L’homme est combatif mais pas combattant, batailleur mais pas belliqueux, va-t-en-guerre mais pas militaire.

Pour rester en France, il dépose une demande d’asile. La galère s’ébranle. Ses missives restent lettres mortes, ses recours sont étouffés dans l’oeuf. C’est au printemps 1995 qu’il se découvre l’âme militante. En plein régime pasquaien, une famille malienne entame une grève de la faim aux Batignolles et Romain comprend qu’il n’est pas tout seul à subir les lois françaises sur l’immigration. En 1996, lors de l’occupation de l’Eglise Saint-Ambroise, sa décision est prise : il arrête les petits boulots au noir et consacre son temps aux sans-papiers, nouvelle famille de tête et de coeur pour le Béninois déraciné.

Caractère bien trempé

Il est présent à Lille en 1996, lors de la naissance de la Coordination nationale, suite à l’occupation de l’Eglise Saint-Bernard. De la dizaine de personnes à l’origine de cette Coordination, il est aujourd’hui le seul à n’être toujours pas régularisé. Paradoxalement, sa situation empire avec la prise de responsabilité.  » C’est injuste. Je sais que mon dossier a été bloqué car je suis l’un des porte-paroles de la cause. Ils ont voulu me faire payer.  »

 » Ils  » : les services administratifs français qui renvoient son cas aux calendes grecques. Et tentent à deux reprises de l’expulser du territoire. Acte 1 : ça se passe en 1997. Debré aux commandes de la France de l’Intérieur. Scène de reconduction à la frontière. Romain refuse d’embarquer. Dénouement : 9 mois de prison. Acte 2 : Chevènement à l’Intérieur français. Romain, menotté, refuse à nouveau de monter dans l’avion. Epilogue : 3 mois de plus à Fleury-Mérogis.

Au début, Romain est effacé.  » Il assistait à toutes les réunions du Collectif 93 « , se souvient Guitoune,  » mais il était très timide « . A l’image du Mouvement des sans-papiers qui tentait alors de se faire entendre.  » Maintenant, je suis capable de débattre pendant des heures, de faire des conférences. Pendant toutes ces années, j’ai autant appris que si j’avais été à l’Université ! « , assure le trentenaire rondouillard.

Esprit de corps

A mesure que le mouvement prend de l’ampleur, la bouille enfantine de Romain se fait plus présente. Il se revendique  » homme de terrain « , s’ennuyant dans un bureau, gagnant la confiance des siens à force d’user ses mollets sur le bitume, ses poignets à distribuer des tracts et sa voix à réclamer justice.  » Avec l’occupation de la Basilique Saint-Denis cet été, les gens sont sortis de chez eux pour venir nous rejoindre. Tout a été très vite.  » Les sans-papiers sont sortis de l’ombre. Romain Binazon aussi, bombardé porte-parole de la Coordination par des médias en quête de leader.

 » Je veux juste des papiers pour moi et les autres, c’est tout. Depuis juillet, je ne suis plus sous le coup de l’ITF (Interdiction du Territoire Français, ndlr). Au regard de la loi, je suis donc régularisable. J’attends. Mon dossier traîne dans tous les coins, je ne peux pas faire plus. Si j’arrive à obtenir des papiers, je ne laisserai pas tout tomber mais je me mettrai quand même en retrait. J’ai envie de travailler, de fonder une famille. J’ai perdu 7 ans de ma jeunesse dans ce combat, je compte bien profiter de ce qui me reste.  » Et retourner au Bénin ?  » En vacances et pour montrer mes papiers à ma famille, oui ! «