RDC : les pygmées de Mambasa déclarent n’avoir pas été « mangés ».

Les Kinois en sont interloqués. Neuf pygmées, déclarés avoir servi de repas aux soldats du Mouvement de Libération du Congo, ont été exhibés à la télévision nationale pour contredire les accusations d’anthropophagie qui collent tant sur la personne de Jean-Pierre Bemba, le leader du mouvement. Mais la surmédiatisation de l’affaire par le MLC cache mal des soupçons d’une nouvelle manipulation.

De notre correspondant Juakali Kambale

Les pygmées du territoire de Mambasa dans l’Ituri ont-ils réellement été mangés par les soldats du Mouvement de Libération du Congo (MLC) comme leurs représentants s’en étaient plaints, à Kinshasa, en décembre 2003 ? Le dossier rebondit fortement avec la contre attaque de l’ex-mouvement rebelle, soutenu par l’Ouganda qui dit détenir des preuves susceptibles de confondre ses détracteurs au sujet des accusations dont ses soldats ont été l’objet. Le MLC a tenu une conférence de presse, jeudi dernier à Kinshasa, au cours de laquelle il a présenté 9 pygmées d’une même famille (4 hommes, 3 femmes et 2 bébés) supposés avoir été mangés par ses soldats à Mambasa. « Notre conscience est tranquille, a déclaré Thomas Luhaka, secrétaire national du MLC. Dès que l’affaire s’était déclenchée, en décembre 2002, nous avions immédiatement instruit un procès contre les militaires qui avaient été cités. Notre conclusion est qu’il y a dû effectivement y avoir des actes de violences contre les populations locales mais jamais, il n’y a eu actes de cannibalisme ».

Le Grand Hôtel de Kinshasa a fait salle comble pour écouter les explications du MLC. Truqué ? Le décor particulièrement riche et la surmédiatisation de l’affaire ont mis les journalistes quelque peu mal à l’aise. Sur le podium, les 9 pygmées, issus de la même famille Amuzati. L’homme pivot, Amuzati Nzoki, était principalement entouré de sa mère, sa sœur, son épouse et son oncle, tous déclarés morts et mangés par les soldats de Jean-Pierre Bemba. Tous pimpants, habillés de costumes neufs que le tailleur n’avait sûrement pas eu le temps de réajuster à leur taille. « Les déclarations que nous avions faites lors de notre premier séjour à Kinshasa, ont-ils dit, l’avaient été sur incitation de certains politiciens nationaux qui nous avaient demandé de salir le nom de M. Jean-Pierre Bemba en confirmant que certains membres de notre communauté pygmée de Mambasa avaient été mangés par les militaires de du MLC». Les mêmes personnes qui avaient témoigné sur les actes d’anthropophagie de décembre 2002 reviennent sur leurs accusations. Le problème est de savoir pourquoi les déclarations actuelles seraient plus vraies que les premières.

Double manipulation

Mme Mutandji, la mère d’Amuzati a déclaré n’avoir jamais entendu parler d’actes de cannibalisme à Mambasa où elle vivait et encore moins de sa propre mort. « Moi, j’ai fui dans la forêt lorsque les combats ont éclaté. C’est à Mangina (80 km, plus au sud de Mambasa) que j’ai été mise au courant de la nouvelle de ma mort. J’ai alors décidé de regagner Mambasa ». La vieille dame semble pourtant dire la vérité mais les journalistes n’ont pas l’air convaincus. Banza Tiefolo, président de « Info Plus », une Ong chargée de la défense de la liberté de la presse : « Le MLC veut nous faire croire que, la première fois, les pygmées avaient été manipulés pour raconter qu’ils avaient été victimes d’actes d’anthropophagie de la part de ses militaires et maintenant que devons-nous croire quand visiblement, ils sont venus à Kinshasa dans les bagages du MLC, soignés aux petits oignons, logés, nourris et blanchis par Jean-Pierre Bemba ? ».

Candidat président en danger

Depuis un mois, le MLC a entrepris une sorte de campagne de clarification sur ce dossier brûlant qui, sur le plan international, met à mal son président, M. Jean-Pierre Bemba, l’un des quatre vice-présidents de la République en charge des questions économiques et financières. Bien plus, la Cour Pénale Internationale (CPI), déjà en place à Kinshasa, a annoncé qu’elle ouvrirait en priorité le dossier Ituri, c’est-à-dire celui concernant les actes de cannibalisme perpétrés sur les pygmées à Mambasa. Jean-Pierre Bemba, candidat aux présidentielles de juin 2005, a toutes les chances d’être fortement éclaboussé par ce dossier avec les conséquences que cela comporte sur ses chances de gagner les élections.

Au cours de la conférence de presse, M. Thomas Luhaka a lancé un appel à la Monuc (Mission d’Observation des Nations Unies au Congo) pour lui demander de rouvrir son enquête sur cette affaire. Pour la Monuc, il est tout simplement hors de question de reprendre l’enquête. Mme Patricia Tomé, la directrice de l’information publique de la Monuc est formelle : « Nous avons mené toutes les enquêtes nécessaires au moment des faits et remis les résultats au Conseil de Sécurité des Nations Unies dont nous dépendons. Nous avons interrogé près de cinq cent personnes qui ont établi qu’il y a eu au moins 12 cas de cannibalisme. Le MLC n’a qu’à s’adresser à d’autres juridictions, notamment aux tribunaux congolais ».