Rama Yade : « Je ne dois rien à la gauche ni à la droite ! »

Du chemin, elle en a parcouru. Personnalité politique préférée des Français début 2011, Rama Yade, de son vrai nom Ramatoulaye Yade, a longtemps fait figure de « rebelle » au sein de l’UMP, affichant ses positions en dépit de tous. L’ex-secrétaire d’Etat franco-sénégalaise, qui a rejoint le parti Radical, entend défendre le modèle républicain français. Un modèle qui lui a permis de devenir celle qu’elle est aujourd’hui. Une belle revanche après avoir connu des moments de « galères » en France. Alors âgée de 18 ans, Rama Yade a bien failli être expulsée après l’expiration de son titre de séjour. Tout comme sa mère, professeur d’histoire, qui n’a jamais pu enseigner en France parce que son diplôme n’était pas reconnu. Loin des polémiques dont elle fait l’objet actuellement, pour Afrik.com Rama Yade revient sur son parcours.

Afrik.com : Parlez-nous de votre parcours. Quelles ont été vos principales difficultés en France ?

Rama Yade:
Je tiens à préciser que nous n’étions pas issus de la classe aisée mais moyenne. J’étais favorisée culturellement. Mon père a été nommé ambassadeur du Sénégal en France. J’avais 9 ans quand nous nous sommes installés à Colombes, où j’ai toujours vécu. Puis, il a pris sa retraite et est reparti au Sénégal. Mais ma mère voulait que l’on reste pour que nous poursuivions nos études. Mes parents ont placé toute leur confiance en moi. Etant l’aînée, Je me devais de donner l’exemple. Ma mère était professeur d’histoire mais son diplôme n’était pas reconnu en France. Donc elle ne pouvait pas enseigner et s’est retrouvée au chômage avec quatre enfants. Je me suis battue pour lui rendre justice. Elle m’a tout donné. Elle nous a poussés à travailler dur pour réussir. On était des petits sénégalais. J’ai failli être expulsée du territoire français à l’âge de 18 ans, période durant laquelle je passais mon bac, car ma carte de séjour n’était plus en règle. On m’a annoncé que je devais quitter le territoire. J’ai surtout eu peur de ne pas pouvoir passer mon bac. Je n’ai obtenu la nationalité française qu’à l’âge de 21 ans. C’est pour cela que je comprends les problématiques des personnes qui sont en situation irrégulière. Après le bac, j’ai intégré une prépa. En 2002, je suis devenue administratrice au Sénat et j’ai adhéré au club du XXIe siècle qui compte l’élite issue de l’immigration, dont je suis par la suite devenue la vice-présidente.

Afrik.com : Qu’est ce qui vous a poussé à vous engager en politique ?

Rama Yade :
L’incendie du Boulevard Henri Auriol, où 17 personnes originaires de l’immigration sont mortes, dont 14 enfants. Cette tragédie m’a profondément affecté. J’ai écrit une Tribune dans Le Monde sous un pseudonyme pour dénoncer ce drame. Ces enfants qui sont morts étaient avant tout des petits Français. J’étais choquée. Ils n’avaient pas le droit d’être brulés à vif comme ça ! J’aurais pu être à leur place. Vous savez, la vie tient à peu de chose. Ça a été une souffrance intérieure. Cet acte fondateur m’a poussé à m’engager pour toutes les populations en marge de la société française. La mort de Zayed et Bouna, qui a déclenché les émeutes à Clichy-sous-Bois, m’a révolté. Face à tous ces événements, je ne pouvais plus rester comme ça, il fallait que je m’engage. Mais pas à gauche. La gauche fait beaucoup de promesses mais elle ne les tient pas. C’est de l’hypocrisie. Elle demande automatiquement à ce que l’on vote pour elle parce que la droite est méchante. Mais la droite, elle au moins, n’a rien promis. Je ne dois rien à la gauche, ni à la droite non plus! Je ne suis pas adepte de la discrimination positive. Je ne dis pas que les discriminations n’existent pas mais les gens ne sont pas des gueux à qui on fait la charité ! Pourquoi penser que ces populations sont incapables d’y arriver ? Pourquoi penser qu’il faut leur donner un coup de pouce pour qu’elles réussissent ! Beaucoup d’entre elles ne croient pas en leur réussite ! Moi je dis c’est possible ! Il ne faut pas avoir de complexe ! C’est pour toutes ces raisons que je veux intégrer l’Assemblée nationale. Je ne représenterai pas Rama Yade mais toute la France. Lorsque que j’étais à l’UNESCO pour la première fois et que j’ai vu la pancarte sur lequel était inscrit mon nom, j’ai dit « Waouh ! » J’étais fière de représenter la France. La République a un sens pour moi. Et je crois aux principes républicains. J’ai travaillé dur, j’ai eu une jeunesse studieuse. J’ai prononcé un discours devant Angela Merkel entièrement en allemand, après lequel elle est venue ensuite me féliciter.

Afrik.com : Vous êtes vice-présidente du parti Radical. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce parti ?

Rama Yade :
L’UMP est une grande famille avec pleins de courants politique qui ne pouvaient pas s’exprimer. D’autant plus que la concentration du débat politique sur l’islam ou l’immigration m’a agacé. Le parti Radical incarne une sensibilité plus humaniste, écologiste et républicaine. C’est tout cela qui m’a attiré. Nous incarnons une sensibilité singulière. Le parti Radical est le plus vieux parti de France et je crois que cela les gens l’oublient souvent. Il s’était rallié à l’UMP mais a tenu à prendre son indépendance. N’oublions pas que c’est le parti qui a créé la loi de 1905 pour la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Si aujourd’hui le Front national monte, c’est à cause de l’impuissance des politiques.

Afrik.com : Vos relations avec le président Nicolas Sarkozy ont parfois été houleuses. Etes-vous toujours en froid avec lui ?

Rama Yade :
Mes différends avec le président Sarkozy n’ont rien de personnels. Nous nous sommes confrontés uniquement sur le terrain des idées. J’ai plein d’amis au sein de l’UMP.

Afrik.com : Que répondez-vous à ceux qui pensent que Nicolas Sarkozy vous a nommé dans son gouvernement uniquement pour l’image de la diversité ?

Rama Yade :
Je pense que si j’étais nulle ou incompétente, je n’aurais pas été dans le gouvernement. Beaucoup de personnes parlent sans savoir. Tout d’abord, ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui est venue me chercher mais c’est moi qui suis allée vers lui pour intégrer le gouvernement. J’ai été aidée par certains de ses conseillers. Je sais que cela ne se fait pas trop, mais j’ai tenté ma chance. J’ai travaillé sur sa campagne en 2007. Je l’aimais bien, je le trouvais désinvolte. Le 14 janvier 2007, il m’a donné l’opportunité de prononcer un de ses discours devant les membres de l’UMP. C’est Emmanuelle Mignon, mon professeur à Sciences Pô, qui était sa conseillère et qui m’a dit un jour : « Tu pourrais faire parti du gouvernement ». Voyant que j’hésitais, elle m’a dit : « Pourquoi tu n’en fais pas la demande ? Essaye, de toute façon tu n’as rien à perdre ». C’est comme cela que je me suis retrouvée en face du président Sarkozy. Je lui ai dit que je souhaitais qu’il m’intègre dans le gouvernement. Au début, il a rit. Il m’a dit : « Tu n’es pas un peu trop jeune pour ça ? » Je lui ai rétorqué : « Vous avez été maire à 28 ans non ? » Et il accepté ma demande. Je ne suis pas une personne réductible à ma diversité. Je suis compétente avec des diplômes et un parcours.

Afrik.com : Vous avez été très critique contre la visite de Mouammar Kadhafi en France. Pourquoi n’avez-vous pas réagit au discours de Dakar du président Sarkozy qui a provoqué une levée de boucliers ?

Rama Yade :
Concernant la venue de Mouammar Kadhafi, si je n’avais pas réagi, vous me l’auriez reproché. Sur le coup, j’ai été très critique, mais à postériori j’ai eu raison. Kadhafi a massacré son peuple durant des années. Pour le discours de Dakar, je n’étais pas dupe. Je n’en veux pas à Nicolas Sarkozy. D’abord, lui-même n’était pas bien après l’avoir prononcé. Vous savez, je connais bien Nicolas Sarkozy. J’ai senti qu’il n’était pas à l’aise ni bien après avoir prononcé ce discours. Il n’en était pas l’auteur et il n’était pas satisfait de la manière dont le texte a été rédigé. Je n’ai pas voulu en rajouter. Tout le monde sait que l’histoire du monde a commencé en Afrique.

Afrik.com : En mars 2011, vous avez créé votre club de réflexion, Allons enfants, pour tous ceux qui ne veulent « pas vivre avec le pistolet du Front national sur la tempe ». Qu’est-ce qui vous a poussé à lancer ce projet ?

Rama Yade :
Au lendemain du 21 avril 2002, on avait l’impression de ne plus être chez nous. Ce qui m’a le plus choqué, ce n’est pas l’arrivée du Front national au second tour mais le fait qu’on ne tire aucune leçon des erreurs du passé. C’est toujours les mêmes discours, la même façon de faire de la politique. Allons enfants veut construire un projet politique pour une nouvelle génération. La jeunesse est marginalisée en France. C’est la plus pessimiste d’Europe. On ne veut pas que le Front national soit l’arbitre de notre démocratie. Il faut qu’on fasse place au marché du travail pour la jeunesse, qu’on refonde l’école. Si nous avons une faible croissance depuis 15 ans, c’est que nous l’avons voulu. Les jeunes sont l’avenir de la France, comment voulez-vous que le pays s’en sorte si on ne s’occupe pas d’eux ? A 35 ans, je veux être proche de ma génération. Le pays est inquiet par le géant chinois, l’école est en faillite, l’Europe défaillante. Il faut peser toutes ces questions. Notre club a pour vocation de mettre la jeunesse au cœur du débat public.