Questions sur l’exécution sommaire de Kadhafi

Ecrite à chaud, cette contribution a été achevée avant que ce dimanche 23 Novembre 2011 la communauté internationale ne finisse par obtenir la rapide autopsie suspecte – expéditive au regard de la fin de non-recevoir opposée samedi 22 Novembre 2011 par les autorités du CNT à la demande de l’ONU – du corps de Kadhafi par des médecins libyens dans des conditions qui restent à éclaircir. Les questions posées conservent donc leur pertinence et leur actualité.

Kadhafi a été capturé vivant, lynché par ses geôliers, et exécuté ensuite d’une balle dans la tête alors qu’il implorait comme Gbagbo « ne tirez pas ! Ne tirez pas ! » pour avoir la vie sauve. Il aurait pu être livré à la justice pour répondre de ses innombrables forfaits. Ses geôliers qui prétendent se battre pour la démocratie et l’avènement d’un Etat de droit et pour le respect de la dignité humaine ont préféré l’exécuter sommairement et sans jugement après qu’il se soit rendu. Peut-on excuser cette justice expéditive qui pourrait constituer un crime de guerre au regard du droit international, en invoquant une rage de combattants assoiffés de vengeance et ayant perdu tous les repères moraux, après des mois de durs et meurtriers combats? Une telle excuse en Libye justifierait alors toutes les dérives qui se produisent en temps de guerre aussi bien en Côte d’Ivoire qu’ailleurs ! En des termes pour le moins autoritaires et méprisants, un responsable du conseil militaire du Conseil national de transition (CNT) a répondu à la communauté internationale qu’aucune autopsie ne serait pratiquée sur le cadavre de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi : « Il n’y aura pas d’autopsie aujourd’hui (samedi), ni un autre jour. Personne n’ouvrira le corps (de Kadhafi) ». Telle est la fin de non-recevoir péremptoire adressée à l’ONU par le CNT libyen qui, désireux d’imiter en cela les Américains, veut réserver aux dépouilles mortelles de Kadhafi et de son fils, un destin similaire à celui de Ben Laden. Cette exécution sommaire du dictateur prisonnier et ce destin post-mortem seraient-ils une vengeance d’islamistes camouflés en démocrates ? Le tyran n’avait-il pas réussi, de son vivant, à empêcher l’emprise sur la Libye des islamistes dont un certain nombre figure aujourd’hui dans les rangs des nouvelles autorités libyennes ? Questions d’autant plus pertinentes qu’ Ayman Zawayiri, le bras droit de Ben Laden, se plaît à rappeler régulièrement aux dictateurs nord-africains et moyens orientaux qu’ils sont en sursis ? En rejetant cet appel à la transparence lancé par l’ONU et en refusant péremptoirement la demande d’autopsie du corps de Kadhafi, les nouvelles autorités libyennes veulent-elles signifier leur indépendance et leur refus de l’ingérence étrangère à laquelle elles doivent cependant leur victoire sur Kadhafi? Cette attitude surprenante des nouvelles autorités libyennes, cette entorse inaugurale au droit et au respect de la dignité humaine, ce dédain de la communauté internationale aussitôt la victoire acquise, doivent-ils être au contraire être interprétés comme le symbole inquiétant d’un nouvel autoritarisme ?

Le satisfecit mondial et le quasi silence des organisations des droits de l’homme devant ce qui mérite d’être désigné comme une exécution sommaire illégale et barbare ne manque pas d’étonner. L’on est frappé par l’absence de réprobation devant cette violation inaugurale du droit. On déplore seulement la mort de Kadhafi qui lui permet d’échapper à la justice. On ne se soucie pas du fait que Kadhafi s’était rendu ; qu’il devait impérativement répondre de ces crimes devant une cour de justice ; et qu’il devait, pour cela, être livré à un Tribunal par les rebelles qui prétendent avoir pris les armes pour lutter contre l’injustice et l’oppression. On ne se préoccupe pas de la forme de son exécution qui contredit le droit et le respect de la dignité humaine au terme d’un combat qui fut mené pour la victoire de la démocratie dont ces principes sont précisément la substance. On se contente de dire mollement qu’on aurait souhaité qu’il soit jugé. On ne condamne pas clairement l’acte illégal que constitue l’exécution sommaire d’un prisonnier de guerre qui s’est rendu à l’ennemi. On n’exige pas fermement que les auteurs de l’acte soient recherchés et traduits en justice. En Côte d’Ivoire, comparativement à la Libye, Alassane Ouattara et ses forces armées furent soumis, dès les débuts, au rouleau compresseur de la surveillance constante des organisations internationales des droits de l’homme. Gbagbo et ses complices aussitôt capturés, les lumières se braquèrent sur les conditions de sa capture pour traquer jusqu’aujourd’hui les éventuelles entorses au droit. En Libye, en dépit de la présence des forces de l’OTAN et d’un certain nombre d’ONG sur le terrain, latitude fut laissée aux forces du CNT d’opérer à leur guise. Les ONG se contentèrent d’adresser de molles dénonciations aux entorses au droit de la part des combattants du CNT. La mollesse de la réaction de la communauté internationale à l’exécution sommaire du dictateur ne manque pas alors d’apparaitre comme étant la conclusion logique d’un parti pris originel.

Citons pêle-mêle les différentes réactions. La communauté internationale a salué la fin de l’ex-dictateur sans s’indigner aucunement du caractère barbare de sa mise à mort et de l’illégalité de son exécution sommaire. Le président des Etats-Unis, Barack Obama, s’est contenté d’affirmer que la mort du dirigeant déchu Mouammar Kadhafi marquait «la fin d’un chapitre long et douloureux» pour les Libyens, et montrait que les «régimes à poigne» de la région étaient voués à l’échec. Sans dénoncer et condamner l’application de cette justice sommaire, Alain Juppé a seulement déclaré sur TF1 que le but de la coalition « n’était pas de tuer Kadhafi ». Son but était « de le forcer à abandonner le pouvoir. Il appartenait ensuite au Conseil national de transition de le capturer et de le juger». Qu’il ait été effectivement capturé et exécuté dans les minutes qui suivent ne suscitent de sa part aucune indignation ! La secrétaire d’Etat américaine Hilary Clinton a, quant à elle, jugé que la mort du leader libyen marquait «le début d’une nouvelle ère» pour le peuple libyen et a salué «la volonté des Libyens de construire une nouvelle démocratie», soulignant que les Etats-Unis resteraient «engagés à leurs côtés» dans cette voie. Bernard Henry Levy pour sa part aurait souhaité que Kadhafi soit arrêté et déféré à la CPI. Sans condamner l’exécution sommaire du prisonnier, il regrette seulement qu’il soit mort et va jusqu’à disculper le CNT dont il pense que « la majorité regrette qu’il n’y ait pas eu de procès »

On demeure finalement sidéré par l’absence d’indignation des tuteurs de la rébellion libyenne et par la mollesse avec laquelle l’ONU adresse sa requête d’enquête et d’autopsie aux rebelles libyens qualifiés de révolutionnaires alors qu’il est de notoriété publique que dans leurs rangs figure des islamistes connus de tous ! L’on aurait tellement voulu que Human Right Watch mette en branle toute sa batterie pour réclamer et obtenir l’autopsie du corps du tyran Kadhafi comme il a remué ciel et terre pour veiller à ce qu’une justice impartiale soit rendue en Côte d’Ivoire et que les droits de Gbagbo et de ses complices soient respectés ! On se rappelle de la dénonciation et de l’émotion mondiale soulevée par l’humiliation infligé aux prisonniers FPI de Bouna par leurs geôliers des Forces républicaines ivoiriennes, et par le massacre de Duékoué en Côte d’Ivoire ! La quasi indifférence qui entoure, au contraire, l’exécution sommaire de Kadhafi et la mutilation du corps de son fils s’explique-t-elle par la frilosité des Etats occidentaux, soucieux de ne pas froisser le CNT, pour des raisons mercantiles liées à la signature des contrats pétroliers à venir ? Ou bien s’explique-t-elle plutôt par des raisons politiques relatives aux vieux contentieux qui ont opposés Kadhafi aux Etats occidentaux qui viennent de profiter du printemps arabe pour solder leur compte avec le dictateur ? L’on avait dénoncé en son temps l’ignominieuse mise en scène filmée de l’exécution de Saddam Hussein. Pourquoi l’exécution barbare et sans jugement d’un dictateur nord-africain qui ne fut pas pire que Saddam Hussein, le sinistre ordonnateur du massacre des Kurdes d’El Abja, ne suscite-t-elle aucune indignation : ni celle des anticolonialistes africains prompts remuer le ciel et la terre entière pour voler au secours d’un Gbagbo ou d’un Hissein Habré, probablement de Paul Biya ou de Obiang N’guema demain ; ni celles des Organisations des droits de l’homme ; ni celle des Etats Occidentaux qui ont pourtant motivé leur soutien militaire à la rébellion par l’exigence du respect de la dignité humaine et du droit et par la défense de la démocratie ? Le dictateur Kadhafi aurait-il moins de droits que le dictateur Gbagbo ? La contradiction entre cette quasi indifférence mondiale à l’égard de Kadhafi et cette mobilisation pointilleuse des Organisations de défense des droits de l’homme et des groupes de pression autour des dictateurs subsahariens s’explique-t-elle par le fait que ces derniers maîtrisent à la perfection leurs divers réseaux auprès des ONG des partis politiques et des gouvernements occidentaux ? Kadhafi, au contraire, s’enfonçant de plus en plus dans un extrémisme panafricaniste délirant, allant jusqu’à distribuer des milliards aux dictateurs subsahariens qui s’empressaient d’en reverser une partie substantielle à leurs réseaux étrangers, n’avait pas pris la précaution d’entretenir des réseaux pour son propre compte et avait perdu tout soutien occidental. On apprend que les milliards détournés par Kadhafi avaient été investis à l’étranger dans des organismes gouvernementaux libyens alors que Gbagbo au contraire avait déposé les milliards détournés du trésor ivoirien sur ses comptes personnels à l’étranger avec la bienveillance de complices affairistes occidentaux ! Faut-il alors prévoir que lorsque les orages qui couvent au Cameroun ou au Sénégal éclateront en raison du refus de l’alternance par des chefs d’Etat saisis par le vertige du pouvoir les organisations internationales qui se taisent aujourd’hui, s’attacheront demain à veiller au respect scrupuleux des droits des autocrates renversés par des révoltes populaires ? Le sort réservé à Kadhafi est-il dû à sa présumée implication dans le soutien du terrorisme international et au règlement final d’un vieux contentieux qui remonte à l’explosion des avions d’UTA au-dessus du désert du Ténéré et de la Panam au-dessus de Lockerbie ?

Apparemment, saisis par le vertige du partage du pactole pétrolier et de la signature des contrats, les tuteurs et soutiens occidentaux de la rébellion, soucieux de ne pas susciter la colère des rebelles libyens, ne se préoccupent pas de ce précédent gravissime qui montre que l’établissement d’un Etat de droit et d’une démocratie fondée sur le respect de la dignité humaine est loin d’être acquis en Libye. Si l’on se tait sur ce crime symbolique aujourd’hui cela veut dire que, demain l’on se taira sur les dérives du nouveau régime comme l’on avait fini par fermer les yeux sur les exactions de Kadhafi pour conserver les contrats et les marchés en attendant le moment favorable pour régler des contentieux personnels avec le dictateur sous le prétexte de défendre le droit ! Cette prédominance de la logique de l’intérêt mercantile des Etats et de leurs raisons particulières, à un tournant aussi capital pour le monde que l’affirmation de la priorité des principes du droit et de la morale sur la politique et le démantèlement des dictatures vermoulues et meurtrières d’Afrique et d’Orient, n’est guère un présage positif pour l’avenir. Nous osons donc espérer que, comme en Côte d’Ivoire, la CPI et les organisations des droits de l’homme engageront bientôt des actions pour punir les violations du droit commises en Libye autant dans le camp des forces pro-Kadhafi que dans le camp des rebelles auxquels l’on attribue désormais, prématurément, la dénomination de révolutionnaires.

Dr Dieth Alexis

Vienne. Autriche