Qu’ai-je fait pour mon pays, pour mon continent ?

Réaction à la tribune d’Hervé Lado intitulée « Qu’est-ce qu’être africain cinquante ans après les indépendances ? ».

Etre africain cinquante ans après les indépendances veut tout dire et son contraire, et donc rien de précis au final. L’Afrique n’est pas une entité homogène. Comme les autres ensembles du monde, elle est composée de pays qui ont chacun leurs intérêts et leur trajectoire de développement. Cela est normal et n’exclut aucunement, bien au contraire, des alliances objectives. Cela n’empêche pas non plus l’existence, chez certains, d’un sentiment d’appartenance à un destin commun.

Il en est de même « des africains », expression aussi populaire que creuse. Parler « d’africain » donne l’illusion d’une identité unique africaine. Nous serions « un ». La réalité est plus complexe : le vécu de Cy., burkinabé de 32 ans vivant à Abidjan sans formation ni emploi est fondamentalement différent de celui de Ca., tchadienne de 26 ans, fonctionnaire internationale issue de prestigieuses institutions occidentales. Je ne parle même pas de L., cultivateur camerounais de 30 ans, vivant à Mango’o (village camerounais) et père de 5 enfants. Tous sont certes africains. Mais leurs identités n’en sont pas, pour cette raison là, similaires pour autant. Bien au contraire : toutes choses égales par ailleurs, Cy. est, dans son expérience quotidienne, plus proche de Be., jeune français au chômage habitant la région parisienne que de Ca. En somme, si elle existe, « l’identité africaine » n’est certainement pas un monolithe. Elle est par définition multiple, mouvante, contradictoire. Cette contradiction est potentiellement porteuse de conflictualités. Il s’agit de reconnaître cette réalité. Le défi est de partir d’elle pour forger une ambition collective.

Par ailleurs il est utile d’observer que la revendication d’une supposée identité africaine apparait chez beaucoup d’africains une fois en Occident. La majorité des africains qui vivent sur le continent se définissent spontanément par rapport à leur pays de naissance (ou d’adoption). Ils ne récusent cependant pas leur appartenance au continent africain. Mais, bien dans leur peau, ils n’éprouvent absolument aucun besoin, contrairement à leurs « frères » de la diaspora, de la revendiquer.

Cette revendication est artificielle. Tout se passe comme si, en arrivant en terre étrangère, être gabonais, guinéen, tchadien, devenait insignifiant. Comme si tout d’un coup il fallait convoquer un paravent plus large : l’africain ! Combien de français vivant en Afrique s’y définissent d’abord et avant tout comme européens ? Est-ce un hasard ?

Les pays africains sont confrontés à de multiples défis. Leurs ressources sont par définition limitées. Ils ne peuvent se payer le luxe de se tromper de priorités : développer une langue commune africaine, en l’occurrence le Swahili, est-il réellement nécessaire ? Pourquoi exiger d’un marocain ou d’un mozambicain qu’il apprenne cette langue ? D’ailleurs pourquoi le Swahili ? Comment déciderait-on de son adoption ? Bonjour le bazar !

L’un des dénominateurs communs des pays africains est leur jeunesse (en 2005, 65% de la population d’Afrique subsaharienne avait moins de 25 ans contre 30% en Europe [1] ). Cela a au moins une signification : plus que les autres continents, le destin du continent repose entre les mains de sa jeunesse.

L’engagement des hommes, un facteur déterminant

La démocratie telle que pratiquée depuis son origine porte la déception dans ses gênes. Par le passé, elle a plus souvent déçu que convaincu. Elle déçoit aujourd’hui. Elle décevra demain. Faute de mieux pour l’instant, nous devons vivre avec elle. Dès lors le moins que nous [2] puissions faire est de l’avoir, elle et ses représentants les plus zélés (les professionnels de la politique), à l’œil.

Les changements que beaucoup d’entre nous espèrent seront portés par l’engagement continu et intransigeant des Hommes de bonne volonté au service de causes plus grandes qu’eux. Ils seront une émanation de nous-mêmes et non de quelque gouvernement, encore moins des pseudos « amis de l’Afrique », trop préoccupés à servir leurs intérêts, nous servir d’insipides discours, et se convaincre de notre naïveté.

La solution est à la fois simple et donc très compliquée : chaque citoyen de tel ou tel pays africain devrait identifier un problème qui lui tient à cœur et s’engager à le résoudre : militons, créons des entreprises, des associations réellement actives, tissons des liens avec les acteurs étrangers (pas les « amis de l’Afrique ») de bonne volonté, organisons des sits-ins, etc. Bref, construisons l’avenir auquel nous aspirons.

Cela exige de penser et d’agir au-delà de soi-même ; d’avoir une réelle ambition collective ; d’être prêt à mettre sa vie dans la balance pour ses convictions. C’est de cela qu’il s’agit. Oui c’est extrêmement difficile ! Que croyons-nous ?

Au fond, trop de pays africains souffrent de l’hypocrisie d’une majorité de jeunes africains (dont l’auteur de ce texte). Il est si facile de critiquer tel ou tel pays, tel ou tel comportement, depuis Paris, Londres ou New-York ; il est si confortable d’admirer béatement le parcours d’un Barack Obama tout en se gardant d’en tirer des leçons pour soi-même ; il est si commode de se planquer dans un « bon job », s’endetter pour acheter sa maison, disserter sur le sort-forcément-malheureux- de l’Afrique en regardant le JT de TF1 le Dimanche soir et attendre que, comme par enchantement et selon l’expression consacrée, « les choses changent ! ». Pourquoi changeraient-elles ? A fortiori dans le bon sens ?

Etre africain 50 ans après les indépendances ? Et si c’était simplement ceci : se regarder lucidement dans une glace et répondre à la question suivante : « Qu’ai-je fait pour mon pays, mon continent ? »

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