Q comme Quartiers

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre…

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

Q

QUARTIERS

A la mémoire de Rémy Leveau

Aujourd’hui en France c’est simple: les Français d’origine étrangère, surtout du Maghreb et d’Afrique, et leurs enfants, sont censés habiter des lieux qu’on appelle « quartiers », « cités », ou « banlieues » – comme dans les expressions « jeune des cités », « jeune des banlieues » – et qui sont censés être des lieux très dangereux, peuplés de voyous, de dealers de drogue, et de délinquants, et où il est très difficile de faire appliquer la loi. Aujourd’hui dans le journal, je lis la nouvelle d’un gamin de 11 ans qui a été tué dans une rixe entre voyous à la Courneuve. Et ce genre de nouvelles, qui alimente de temps à autre les médias, alimente le mythe de banlieues dangereuses, donc de populations vivant à la marge, c’est-à-dire « non intégrées ».

Pourtant, quand je me rends dans tous ces départements appelés « banlieues », le 93 le 94 le 95 le 91, et qui abritent les « quartiers » et « cités », je vois statistiquement plus de pavillons individuels avec jardins que de barres de béton, je vois plus d’enseignes ProMod Carrefour Yves Rocher Bar Tabac Presse Traiteur chinois Levi’s que d’entrées d’immeubles méchamment par des caïds gardées, je vois une vie normale ma fois, des boulangeries des pâtisseries des marchés des terrasses des festivals en été des gens qui se sourient, et même à Saint-Denis qui fait peur aux bourgeois qui ne la connaissent pas. Même à Marseille en reportage dans les fameux quartiers Nord où, je dois l’avouer, j’avais un peu peur d’aller tellement on m’en avait parlé, j’ai vu un quartier inhumain et laid d’une architecture misérablement et capitalistiquement pensée pour abriter un maximum de gens sur un minimum de superficie, un quartier où forcément les gens qui y vivaient devaient avoir le sentiment d’être relégués parqués dans des quartiers lointains et jamais visités par les autres habitants, mais j’ai vu un quartier avec du linge séchant aux fenêtres, des enfants jouant sur les pelouses, des vieux maghrébins retraités assis bavardant sur des bancs, bref toute la vie normale de ces banlieues où vivent aujourd’hui en majorité des enfants d’émigrants, et dont la télé et les journaux ne nous parlent pas, parce que, comme on dit, les gens heureux n’ont pas d’histoire, et ces gens-là ne sont peut-être pas tous heureux, mais pas tous non plus aussi malheureux révoltés et donc menaçants qu’on veut nous le faire croire, même si, oui bien sûr, les dealers les voyous habitent aussi ces quartiers-là: pensez-vus qu’ils habitent le Prado à Marseille, le XVI° à Paris? Et si vous ne me croyez pas sur la relative tranquilité de ces quartiers-là, et bien allez voir de vous-même.

Le jugement qu’on porte sur les banlieues en France, censées être des zones dangereuses, peuplées d’une population vivant en marge de la société – trafic de drogue, petite criminalité, délinquance,… – est exactement l’image que les pays du tiers-monde développaient, au début de leur galopante urbanisation, dans les années 70, de ce que l’on appelait « bidonvilles », zones où vivent les couches pauvres de ces pays, et dont la sociologie urbaine a montré, avec les recherches des années 70 et 80, que c’était une image fausse: ces lieux que l’on nommait « bidonvilles » étaient en fait des quartiers pauvres, abritant le plus souvent la majorité de la population urbaine, comme à Rio, au Caire, ou à Mexico, quartiers certes abritant les voyous de la ville – mais les plus gros voyous vivant, comme partout ailleurs, Sud ou Nord, dans les plus beaux quartiers, parfois acoquinés avec les riches et les puissants – mais quartiers abritant surtout des familles pauvres plutôt que délinquantes, essayant tant bien que mal de vivre au quotidien, et n’ayant qu’un seul rêve: sortir de la pauvreté, et vivre une vie décente *.

Dans son ouvrage Classes laborieuses et classes dangereuses** , sur les classes ouvrières et les faubourgs de Paris au XIX° siècle, qui étaient les pauvres et les banlieues de France autrefois, l’historien Louis Chevalier nous apprend que la même vision terrifiante par la bourgeoisie, des quartiers populaires périphériques et de leur population, prévalait autrefois.

Lorsque j’enquêtais dans les quartiers pauvres du Caire, que les étrangers nomment bidonvilles, et que j’arrêtais un taxi en ville en lui criant « Mansheyet Nasser! », quartier où je travaillais, celui-ci ne manquait pas, en s’arrêtant, de me dévisager, comme s’il était sûr d’avoir bien entendu – car mon allure et mon accent ne me désignaient pas comme l’une des habitantes de ce quartier, l’un des plus misérables de la ville, et que les bourgeois du Caire ne se rendent jamais dans ces quartiers-là: allez-vous vous balader à Sarcelles, si vous n’y vivez pas? Et quand je répondais à ses questions sur mes raisons de me rendre là-bas, il me disait toujours: « fais bien attention à toi là-bas, fais attention à ton sac, ces gens on ne les connaît pas » – comme si j’allais me rendre dans un quartier extrêmement dangereux.

Mais quand je passais mes journées à Mansheyet Nasser, allant de maison en maison, interviewant les gens, visitant les épiceries les boutiques les échoppes, accompagnant les uns au four les autres au marché, partant aussi parfois me balader bras-dessus bras-dessous avec l’une des femmes de l’impasse où j’enquêtais, et nous allions alors rendre visite à sa mère, à sa sœur qui venait d’accoucher, ou faire quelque emplette, et bien je me sentais en toute sécurité. Dans ce quartier où, comme d’autres similaires, les bourgeois cairotes n’osaient s’aventurer, il m’arrivait de passer à la banque le matin, de laisser mon sac à main contenant l’équivalent de 300 dollars – le prix de mon loyer au Caire – dans une maison pour aller enquêter, et de le retrouver intact – ces familles-là, à l’époque, vivaient avec 3 dollars par jour et par famille, moins d’un dollar par jour et par personne en somme, 300 dollars c’était plus qu’ils n’avaient jamais eu entre les mains.

Et quand je repartais le soir pour rejoindre mon appartement, dans le centre-ville du Caire, les gens de Mansheyet Nasser me disaient toujours: « fais bien attention à toi en ville, on rencontre n’importe qui ». Pour eux, le lieu de tous les dangers, c’était le centre-ville, anonyme et peuplé de personnes non identifiées, contrairement à leur pauvre mais quasi-villageois quartier, où tous plus ou moins se connaissent. (Enquêtant sur les violences faites aux filles dans les cités, l’animatrice d’un centre de jeunes à Saint-Denis m’avait dit la même chose: « une fille, dans sa cité, il ne peut rien lui arriver, tout le monde la connaît, ses frères la défendent. Samira Bellil (jeune femme qui a dénoncé les viols collectifs par un retentissant ouvrage, Dans l’enfer des tournantes*** ), ce qui lui est arrivé, c’était hors de sa cité »)****.

Je ne veux pas ici nier les problèmes – réels – de pauvreté, de chômage, dans de nombreux « quartiers difficiles » en France, du Nord au Sud. Comme, lors de mon enquête à Mansheyet Nasser, je n’ai pas nié la misère, les familles vivant dans une seule pièce, la malnutrition, la mortalité infantile élevée, etc. Mais c’est mépriser des populations entières, et qui vivent, dans leur statistique majorité, des vies de familles rangées, quoique plus pauvres que la moyenne, et qui rêvent d’une meilleure condition, que d’englober l’ensemble des habitants de ce qu’on nomme les « bidonvilles » dans les pays du Sud ou les « banlieues » en France, dans la catégorie de gens marginaux, délinquants, dangereux, comme l’étaient également perçues les classes populaires du Paris XIX° décrit par Louis Chevalier.

Les leçons d’Histoire, ça devrait servir à mieux comprendre le présent.

* Une abondante littérature sur ce « mythe des bidonvilles » ou « mythe des faubourgs », devenu « mythe des banlieues » en France, existe sur la question: voir par exemple: J. Perlman, The myth of marginality, University of California Press, Berkeley & L.A., 1976 ; Janet Abu-Lughod, R. Hay (Eds), Third world urbanization, Methuen, New York, 1977.
** Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris, pendant la première moitié du XIX° siècle, Librairie générale française, 1978.
*** Denoël, 2003.
**** Interview publiée dans YASMINA n°6, mars 2003.

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher