Présidentielle en Tunisie : Ahmed Inoubli veut gagner du terrain

L’avocat Ahmed Inoubli, secrétaire général de L’Union Démocratique Unioniste (UDU), un parti de l’opposition légale, est candidat à l’élection présidentielle du 25 octobre prochain. Il entend aborder la politique sans complexes, et manifeste un rapport très décontracté et lucide avec la réalité politique du pays qu’il dit vouloir faire évoluer.

L’Union Démocratique Unioniste (UDU), parti légal d’opposition d’inspiration nationaliste arabe, compte sept députés à l’Assemblée nationale. Il s’agit d’un parti à l’organisation rodée qui mise beaucoup sur la communication. La formation politique, qui a connu quelques remous internes en 2006, est rassemblée aujourd’hui autour de la candidature à la présidentielle de son secrétaire général, Ahmed Inoubli.

Afrik.com : Comment définiriez vous votre électorat ? Plutôt nationaliste, de gauche, ou simplement contestataire ?

Ahmed Inoubli :
Notre candidature est un challenge politique et non un challenge électoral. C’est un moyen de concrétiser notre aspiration à réformer le paysage politique actuel avec un ensemble d’alternatives. Ces élections sont une opportunité que nous avons saisie, et vu le déséquilibre flagrant entre les forces, nous somme lucides et nous savons que nous ne pouvons pas l’emporter.

Afrik.com : Pourquoi vous présentez-vous alors ?

Ahmed Inoubli :
D’après notre lecture et, dans l’état actuel des choses, il faut se rendre à l’évidence. A priori, l’affaire est réglée. Nous affrontons un parti qui compte plus de 2,7 millions d’adhérents, soit plus de la majorité de l’électorat qui est d’un peu moins de 5 millions. Par un simple calcul mental, on perd toute illusion. Le challenge n’est donc plus électoral. Il devient politique.

Afrik.com : Dans ce cas, pourquoi n’avez-vous pas présenté les choses autrement et œuvré politiquement avec votre parti, au lieu de viser les présidentielles et prêter à confusion ?

Ahmed Inoubli :
L’échéance est importante, et nous avons décidé de la saisir et de l’exploiter au maximum. On avait le choix : soit renoncer à nous présenter a cause du constat que je viens de vous énoncer, soit tirer parti de la conjoncture. C’est une occasion de visibilité et d’action que nous ne pouvions pas nous permettre de manquer. Nous souhaitons gagner du terrain, en énonçant les carences et les failles tout en présentant nos solutions alternatives. Et ce, dans la perspective d’intéresser les citoyens et peut-être les rassembler autour de nos idées.

Afrik.com : Quelles sont, de votre point de vue, les réformes à faire en priorité ?

Ahmed Inoubli :
Notre priorité absolue est de réhabiliter le secteur public. Le restructurer afin qu’il puisse répondre aux besoins de tous les citoyens. Il faut aussi parer au déséquilibre entre les régions qui posent problème. Il y a des régions qui ont atteint un bon niveau de développement, alors que d’autres sont encore à un niveau très bas de l’échelle. Il y a aussi le code électoral, il faut le réformer. L’état actuel du système ne permet pas d’avoir une vision claire du paysage politique. Nous appelons à l’adoption du comptage à la proportionnelle, afin que les candidats obtiennent les sièges à la mesure des voix dont ils ont bénéficié. C’est le moyen le plus démocratique. Accroître le rôle du Parlement et lui donner beaucoup plus des prérogatives, un rôle de contrôle sur le travail accompli par le gouvernement. Tout le système de la presse est à revoir. La liberté de presse est une base à laquelle nous nous attachons, et actuellement il n’y a pas de politique claire sur ce point. Nous voyons des décisions de bricolées par ci et par là. Mais dans les faits, les conditions ne sont pas propices à une émancipation totale, laquelle va pourtant dans l’intérêt du pays. Le code de la presse en lui-même est un obstacle à cette évolution

Afrik.com : Et avec votre parti, avez vous travaillé sur ces réformes ? En quoi consiste l’essentiel de votre travail en période non électorale ?

Ahmed Inoubli :
Nous essayons de représenter une sorte de coercition, en nous manifestant souvent. Et nous agissons, a travers notre organe de presse, nos rapports, nos colloques…

Afrik.com : Et comment cela se manifeste-t-il au niveau de vos députés ?

Ahmed Inoubli :
Nous nous sommes en effet opposés à beaucoup de lois quand nous l’avons jugé nécessaire, et nous avons permis de réviser pas mal de textes. Mais la législation ne nous permet pas de faire des propositions de loi, le nombre de députés dont nous disposons étant insuffisant. Aucun des partis d’opposition présents au Parlement ne dispose de la possibilité de faire des propositions de loi.

Afrik.com : Et arrivez-vous à travailler dans de bonnes conditions ?

Ahmed Inoubli :
Si vous parlez d’obstacles, les contraintes sont bien là. Elles sont un frein à nos actions, nous ne pouvons pas manœuvrer comme nous le souhaiterions. Nous bougeons selon les possibilités qui nous sont données tout en essayant d’en repousser les limites. Il y a bien des forces qui tirent vers l’arrière.

Afrik.com : Quelles sont ces forces ? Les avez-vous identifiées ?

Ahmed Inoubli :
Ca provient quelques fois de l’administration, de personnes voulant garder leur poste à tout prix et qui sont en général desservies par notre critique. La sphère politique n’est pas idéale. Elle n’est pas totalement ouverte à l’opposition pour qu’elle s’y dépense sans compter, de ce point de vue-là, ce n’est pas le paradis rêvé. Elle n’est pas complètement verrouillée non plus. Les obstacles sont aussi ailleurs : la population, notamment l’élite, reste passive et ne bouge pas assez, ce qui est aussi un frein à nos actions.

Afrik.com : Justement, arrivez-vous à rallier à votre parti un nombre suffisant d’adhérents ?

Ahmed Inoubli :
Pas de la façon que vous imaginez.

Afrik.com : Pourquoi ? Les gens sont-ils freinés par la crainte ?

Ahmed Inoubli :
Non, ils sont plutôt frustrés et fatalistes. Pour certains, être en opposition ne rapporte rien. Pour d’autres, ils préfèrent pratiquer une opposition de façon individuelle, sans structure.

Afrik.com : Que pensez-vous de l’idée qui veut qu’en Tunisie l’opposition soit considérée comme étant de simple façade ?

Ahmed Inoubli :
Pour en arriver à cette qualification, il aurait fallu réaliser un diagnostic politique, c’est-à-dire une étude sérieuse ou même une enquête médiatique complète. Mais nous ne disposons pas à ce jour du recul et des informations requises pour en juger. Il y a en effet, dans l’opposition même, des partis qui se prévalent de la qualification d’« opposition réelle » et qui traitent le reste d’« opposition de façade ». Ces partis n’arrivent pas à percer et au lieu de s’attaquer au vrai problème, ils se disent victimes de l’opposition d’allégeance. Ils se cachent derrière un leurre. En ce qui concerne notre parti, nous sommes au delà de ces discussions stériles et nous nous manifestons sur plusieurs sujets, tels que la paupérisation de la classe moyenne, le déséquilibre entre les régions, la libération à outrance. Nous ne pouvons pas être dans l’allégeance, il aurait fallu pour cela être en accord avec tout ce que pratique le pouvoir.

Afrik.com : En 2004, vous aviez soutenu la candidature de Ben Ali, n’est-ce pas là un signe d’allégeance ?

Ahmed Inoubli :
En 2004, nous avions pris cette décision parce que nous n’avions à l’époque ni l’organisation ni les conditions qui nous permettaient de présenter un candidat. Notre congrès ne s’était tenu que le 12 septembre 2004, soit quelques jours avant le scrutin. Ne pouvant présenter de candidat, le parti a regardé parmi les candidats déclaré et fait un choix pour donner une consigne de vote à ses adhérents. Il se trouve que ben Ali nous semblait être le plus convenable, même si, je sais, ça ouvrait la porte à pas mal de confusions. Aujourd’hui, nous avons les conditions qui nous permettent de présenter un candidat et nous le faisons.

Afrik.com : Et quel regard portez vous sur les pancartes à l’effigie du candidat du pouvoir qu’on voit partout émanant des administrations publiques, mairies et gouvernorats ?

Ahmed Inoubli :
C’est un détournement de l’espace public. Les administrations qui se permettent ce genre de choses sont des administrations qui ont oublié que leur mission est de servir le peuple, et non de lui imposer sa tutelle en prétendant savoir ou vont ses préférences. Qu’à la limite, des organisations, des associations annoncent leur choix. Ca je veux bien le comprendre. Mais quand ça émane des institutions de l’Etat, ça veut dire qu’un ensemble de cadres s’est approprié le droit à l’expression des administrés qu’il gère. L’administration est supposée être neutre. C’est une erreur qui ne bénéficie ni au peuple ni au candidat lui-même. Parce que lorsque président est soutenu par une administration qui viole la loi, ce soutien ne le sert pas. Au contraire, ça donne une mauvaise image de notre paysage politique.

Afrik.com : Selon vous, les partis islamistes ont-ils leur place sur la scène politique tunisienne ?

Ahmed Inoubli :
Pour nous, à l’UDU, c’est une question de principe. Nous sommes contre les partis religieux. Nous considérons que l’islam rassemble le peuple en tant que dénominateur commun, mais personne ne doit se poser en tuteur de la foi du peuple. L’Etat se doit de garantir la liberté de culte mais sans interférer dans ces questions d’ordre privé. Nous sommes absolument opposés à tout ce qui prône un Etat religieux. Un parti islamiste politise l’islam et ne pourra jamais être un parti civil. Nous reconnaissons tout à fait cette religion qui compose notre identité, mais nous refusons qu’on l’impose au peuple. Un parti qui reconnaît l’islam et l’intègre comme composante de la particularité du peuple peut exister ; mais un parti qui prend le Coran et la Sunna pour programme politique, ça nous ne rejetons. Et même si un jour le pouvoir en venait à faire alliance avec un parti islamiste, ou chrétien ou juif, nous nous y opposerions de toutes nos forces.