Pollution au nord, sécheresse au sud

Deux chercheurs mettent en lumière l’implication des émanations de dioxyde de soufre émises par les industries occidentales dans les sécheresses sans précédent qu’a connues la zone sahélienne dans les années 70 et 80. Des conclusions scientifiques aux incidences politiques importantes.

La pollution des pays du Nord aurait une incidence sur la sécheresse des pays du Sahel. En une semaine, la nouvelle a fait le tour de la presse anglo-saxonne. Cette découverte scientifique met en cause les émissions massives de dioxyde de soufre émises par les industries occidentales dans les sécheresses sans précédent qu’a connues l’Afrique dans les années 70 et 80.

A l’origine de ces révélations, qui seront bientôt publiées dans le réputé Journal of Climate (le 1er août 2002), deux scientifiques : Leon Rotstayn, de l’Agence nationale de recherche australienne (Cirso) et Ulrike Lohmann, de l’Université de Dalhousie à Halifax (Canada). Les deux hommes ont créé un modèle climatique où ils tiennent compte des émanations de sulfure de l’hémisphère nord et de leur impact sur la formation des nuages.

1 million de morts

Le dioxyde de soufre crée des aérosols qui modifient la composition des nuages. Les gouttes en suspension sont plus petites qu’habituellement et reflètent les rayons du soleil avec davantage d’efficacité, ce qui entraîne, en dessous, un refroidissement de la terre. La surface terrestre s’est refroidie au nord par rapport au sud et ce déséquilibre aurait provoqué des changements dans les cycles d’air chaud et froid qui régissent les climats de la planète.

La ceinture climatique tropicale, qui apporte généralement de fortes précipitations, aurait migré vers l’Equateur, laissant derrière elle le Sahel dans des conditions désertiques. Dans cette région, comprise entre l’Ethiopie et le Sénégal, les précipitations ont chuté depuis les années 50 de 20 à 50%, année après année, provoquant des sécheresses meurtrières entre 1972 et 1975 puis entre 1984 et 1985. Un million de personnes sont alors mortes de faim.

Pollueurs-payeurs

 » Ce ne sont encore que des spéculations et le modèle n’est pas encore très affiné, mais c’est très intéressant. C’est la première fois que nous voyons une connexion entre la pollution au nord et le climat dans les tropiques. Les émanations de sulfure ont probablement aggravé le cycle naturel des pluies, mais c’est un phénomène inéluctable « , avoue dans The New Scientist Johann Feichter, de l’Institut de météorologie Max Planck à Hambourg.

Chez les chercheurs français, la prudence est de mise.  » Il faut se méfier des effets d’annonce « , avance un chargé de mission de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).  » Pour l’instant, ils sont les seuls à soutenir cette thèse. Leurs hypothèses sont intéressantes mais tellement de paramètres entrent en jeu en ce qui concerne les variations climatiques qu’il est difficile de pointer une seule cause.  »

Si certains chercheurs semblent si frileux, c’est surtout à cause des incidences politiques que cette nouvelle scientifique peut avoir.  » Elle apporte de l’eau au moulin des pays africains qui réclament une aide du Nord. C’est une de leurs revendications fondamentales de dire :  » C’est le Nord qui pollue, c’est le Nord qui doit payer « . Il faut savoir que sur le continent, les programmes concernant la sécheresse n’ont pas bénéficié de mécanismes de financement de recherche depuis longtemps « , confie un scientifique de l’IRD.

Prendre en compte les aérosols carbonés

Pour Catherine Liousse, chercheuse au laboratoire d’aérologie de Toulouse et spécialiste de l’impact climatique global du carbone, les hypothèses de Leon Rotstayn et Ulrike Lohmann sont à creuser.  » Pour l’instant, Rotstayn, que j’ai rencontré il y a un mois alors qu’il présentait pour la première fois les conclusions de ses recherches, ne s’est intéressé qu’aux sulfates dans ses calculs préliminaires. Il va prendre prochainement en compte les carbones, ce qui est nécessaire pour avoir une vision plus globale. Il faut compléter l’étude avec les autres aérosols. Le refroidissement par les sulfates est connu depuis longtemps, mais ce qui est nouveau, c’est cet impact sur le front intertropical qui serait déplacé vers le sud dont parle Rotstayn.  » Pour la chercheuse, la pollution est l’une des différentes causes de sécheresse,  » la déforestation, l’évolution de la circulation général, etc. jouant aussi un grand rôle « .

Selon Rotstayn, le phénomène aurait déjà diminué depuis la fin des années 80, grâce aux législations nord-américaine et européenne sur les émissions de gaz polluants, destinées à diminuer les effets des pluies acides.  » C’est vrai pour les sulfates, mais pas pour le carbone dont les émissions stagnent ou augmentent « , précise Catherine Liousse.

Avant de pousser plus avant sa recherche, Leon Rotstayn insiste :  » La sécheresse dans le Sahel peut résulter d’une combinaison entre la variabilité naturelle et l’impact des aérosols. Mais purifier l’air dans le futur, cela voudra dire plus de précipitations dans la région « .