Polémiques autour de la mort du petit Ibrahim

Ibrahim

Un enfant gambien a été tué par balle accidentellement, fin juin à Paris, par un gardien de la paix stagiaire qui manipulait son arme de service dans son appartement. Le thèse de la maladresse ne convainc pas tout le monde. Une organisation dénonce les autorités françaises, qu’elle estime indifférentes au malheur de la famille. D’aucuns estiment que les instances concernées souhaitent garder cette affaire embarrassante hors des circuits médiatiques.

« Merde, merde, merde ! J’ai fait une connerie ! » Ce sont les mots que le gardien de la paix stagiaire Jean-Baptiste Magne aurait proclamés en réalisant qu’il venait de tuer accidentellement par balle Ibrahim, un enfant gambien de 7 ans, en visite avec sa mère chez sa tante. C’était le 26 juin dernier. L’accident passe pour beaucoup comme un fait divers. Après tout, n’importe qui aurait pu être touché par cette balle. Seulement voilà. La tragédie n’est, d’une part, peut-être pas le fruit d’une maladresse. Et de l’autre, certains dénoncent la passivité et le silence des autorités quant au soutien de la famille endeuillée, qu’ils estiment basée sur des préjugés raciaux.

Le samedi soir du drame, dans le quartier Laumière du 19e arrondissement de Paris, Jean-Baptiste Magne manipule chez lui son arme de service. Un coup de feu part accidentellement, traverse la cloison du studio. Paniqué, le jeune homme de 23 ans accourt et frappe à la porte des voisins. Il constate avec effroi que le petit Ibrahim Kaba est touché au front et baigne dans son sang, alors que son cousin Oumarou Idara est touché à la cuisse. « Il a appelé ses collègues sur le champ, même pas les pompiers ou une ambulance, pour qu’ils lui conseillent quoi faire. C’est un voisin qui a appelé les secours », déclare avec indignation Keni Seba, porte-parole du Parti Kemite une « organisation de défense du peuple noir » qui suit l’affaire depuis ses débuts.

La famille ne peut assister à la reconstitution

Les enfants sont emmenés à l’hôpital Necker de la capitale. Les médias français couvrent l’événement, alors que le ministre de l’Intérieur fait part de sa « vive émotion » et de sa « tristesse ». Il souligne aussi la nécessité de faire respecter les consignes de sécurité. Mais le mal est déjà fait : Ibrahim décède six jours plus tard. Le numéro deux du gouvernement déclare qu’il va envoyer une lettre de condoléances à la famille. Cette dernière dit n’avoir toujours rien reçu.

Le manque de couverture médiatique fait qu’il faut reprendre aujourd’hui dans le détail l’histoire de la tragédie pour éveiller des souvenirs. Ce qui amène le Parti Kemite à voir des dessous racistes dans le quasi silence observé. « Si la victime n’avait pas été noire – et le coupable un policier blanc -, l’affaire aurait bénéficié d’une couverture médiatique autrement plus importante », peut-on lire sur le site de l’organisation, qui a organisé le 7 août dernier une manifestation de soutien aux proches, destinée à réclamer justice. Et l’oncle Ibrahim Dibaka d’ajouter : « C’est une famille illettrée, noire… Avec une autre famille, les choses auraient été différentes. C’est comme si c’était un chien qui était mort », rapporte Libération.

Une enquête est en cours pour déterminer ce qui s’est passé. Mais la reconstitution des faits s’est déroulée sans la mère d’Ibrahim, pourtant un témoin clé de l’histoire, qui a été retenue à Dakar (Sénégal) après l’enterrement de son fils. Sans Ibrahim Dibaka, qui a tout géré après l’accident mortel et seul membre de la famille qui parle couramment le français. En revanche, la mère du policier était présente. Du coup certains estiment que la famille Kaba, première victime de l’accident, a été laissée de côté.

La thèse de l’accident mise en cause

Mais s’agit-il vraiment d’un accident ? Jean-Baptiste Magne avait le droit d’avoir son arme chez lui. L’école de police enseigne que ce droit est valable 24h sur 24h, sauf les jours de repos de cycle, qui durent plus de deux jours d’affilée. La seule obligation est de conserver l’arme vide d’un côté et les cartouches de l’autre pour éviter tout accident.

Selon Libération, le gardien de la paix stagiaire a d’abord déclaré « être en train de nettoyer son Manhurin calibre 38 spécial » quand le coup est parti, mais « pendant sa garde à vue, le jeune homme aurait modifié sa version, évoquant une maladresse alors qu’il rechargeait son revolver et s’apprêtait à quitter son domicile ». Peu probable selon un policier joint par Afrik et qui possède lui-même un Manhurin. « Avec une telle arme, il faut impérativement une action volontaire sur la gâchette pour que la balle parte. Même si l’arme tombe, le coup ne partira pas. Alors il faut vraiment faire très peu attention ou être dans un état second pour que cela arrive. Et s’il dit qu’il rechargeait son arme quand le drame s’est produit, il y a aussi une incohérence, étant donné que le coup ne peut pas partir tant que le barillet est ouvert », souligne-t-il.

Les autorités soucieuses de taire l’affaire ?

Il semble qu’une chape de plomb entoure les suites de l’affaire. Jean-Baptiste Magne, sorti après 48 heures de garde à vue, a été mis en examen pour homicide involontaire. Il est actuellement en procès, mais très peu d’informations filtrent sur le contenu des audiences et la date du jugement reste inconnue. Mais « si Jean-Baptiste Magne. est reconnu coupable d’homicide involontaire, il risque trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Il encourt 5 ans de prison et 95 000 euros d’amende pour homicide involontaire avec imprudence manifeste et délibérée », explique-t-on au ministère de la Justice.

Par ailleurs, « l’avocate de Mamassa Kaba, la mère de l’enfant, lui a conseillé de ne rien dire si elle ne voulait pas avoir de difficultés pour être régularisée », commente Keni Seba. Attitude que d’aucuns jugent étonnante de la part d’une personne chargée de défendre ses intérêts, en communiquant dessus si besoin. Alors y aurait-il eu l’intervention de hautes personnalités pour taire les nouveaux rebondissements ? Selon le Parti Kemite, cela ne fait aucun doute. « L’Etat est très préoccupé avec les exactions commises à l’égard des juifs et des maghrébins pour pouvoir gérer ce qui se passe avec les Noirs », estime Keni Seba.

Jean-Baptiste Magne a été relogé, ce qui n’est pas le cas de la famille Idara, qui ne supporte plus de vivre dans son appartement qui lui rappelle sans cesse la nuit du 26 juin. Quant à la famille du petit Ibrahim, elle n’aurait bénéficié d’aucun soutien psychologique, d’après le Parti Kemite. Affirmation que réfutent les autorités. « Au lendemain du drame, le secrétariat d’Etat aux Droits des Victimes a chargé l’association Paris aide aux victimes, d’apporter un soutien psychologique à la famille et de l’assister dans ses démarches judiciaires, si elle voulait porter plainte, et pour le rapatriement du corps. Nous avons donné les coordonnées à la famille qui ne s’était pas manifestée. Suite à la manifestation de protestation de début août, nous avons pris repris contact avec les avocats des familles de Ibrahim et Oumarou que nous devrions prochainement rencontrer », explique-t-on dans la structure étatique. L’organisation Parti Kemite veille, pour sa part, à ce que la lumière soit faite sur l’histoire et que la mémoire du petit Ibrahim ne soit plus bafouée.