Philip D. Harvey : roi du porno, champion de la charité

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L’ONG DKT International s’est fait connaître encore récemment grâce aux préservatifs au café qu’elle commercialise en Ethiopie. Derrière cette organisation caritative se trouve un homme, Philip D. Harvey, au parcours encore plus insolite qui fait rimer autour du sexe, depuis près de 40 ans, futilité et utilité.

dkt-ok.jpg Philip D. Harvey, alias Phil Harvey, est né dans l’Illinois, aux Etats-Unis, en 1938 dans une famille de cinq enfants. Après avoir obtenu un diplôme en langues slaves et littérature à l’université d’Harvard, mais quelque peu indécis quant à son avenir professionnel, il passe deux années dans l’armée, de 1961 à 1962. A la fin de son service militaire, en quête d’horizons lointains, il opte pour un autre engagement qui sera, cette fois-ci, humanitaire. Le jeune homme rejoint alors l’ONG américaine Care International qui l’envoie en Inde, notamment à Bombay et à New Delhi. Il y travaillera cinq ans et deviendra même vice-président du bureau de Care dans ce pays. De retour aux Etats-Unis, Philip Harvey renoue avec l’université, en Caroline du Nord, pour préparer un master’s en gestion du planning familial. Une question à laquelle il a été définitivement sensibilisé lors de son séjour indien. En 1969, dans le cadre de son programme universitaire, ce dernier commence à vendre des préservatifs par correspondance à travers tous les Etats-Unis. Ce commerce est très lucratif d’autant qu’il est illégal sur le territoire américain. AdamEveLogo.gif
Ce sont les prémices d’Adam & Eve, société de vente par catalogue de gadgets sexuels basé en Caroline du Nord, à Hillsborough, et dont Phil Harvey est le président. Entretemps, le futur magnat du sexe – son entreprise est leader sur son segment aux Etats-Unis – créé avec son ami et associé, Tim Black, une ONG dénommée Population Services International (PSI), aujourd’hui incontournable dans le domaine du marketing social [ Le marketing social consiste à véhiculer des messages qui contribuent au bien-être des récepteurs.]]. Phil Harvey dirige la structure pendant 7 ans, avant de s’investir dans un autre projet. [DKT International voit officiellement le jour en 1989. L’ONG, dont il est également le président, consacre 5 à 6 millions de dollars par an à ces actions en Ethiopie, au Soudan et en Egypte, les trois pays africains où elle est implantée. Grâce à DKT International, par exemple, le condom fait désormais partie du paquetage des soldats éthiopiens. Auteur de plusieurs ouvrages, Philip D. Harvey est marié et a deux beaux-enfants.

Afrik.com : Permettre au plus grand nombre d’accéder à des moyens contraceptifs est le cheval de bataille de DKT International. Pourquoi celui là et pas un autre ?

Philip D. Harvey :
Cela s’est imposé à moi quand je travaillais en Inde en 1963 avec l’organisation caritative Care. Nous avions travaillé avec acharnement pour nourrir les enfants et, chaque année, nous en avions de plus en plus et nous réalisions que notre bilan était, chaque fois, moins bon que l’année précédente parce qu’il y avait plus d’enfants. J’ai fini par penser que ce n’était pas une si bonne idée de n’apporter que de la nourriture aux plus pauvres. Il fallait aussi leur donner les moyens de contrôler les naissances au sein de leur famille, grâce au planning familial. L’Inde a été l’un des premiers gouvernements au monde à manifester de l’intérêt pour cette démarche et la possibilité de mettre en place un programme national des contrôles des naissances. C’est dans ce contexte que j’ai évolué et cela m’a poussé à m’impliquer davantage. Mon engagement est né de ma propre expérience et de mes échanges avec des gens sur ces questions. Aider les pays les plus pauvres à mettre en place des programmes de contrôle des naissances est la chose la plus importante que les pays riches puissent faire pour eux.

Afrik.com : Que faites-vous concrètement en Ethiopie, en Egypte et au Soudan, les trois pays africains dans lesquels DKT est implanté ?

Philip D. Harvey :
Du planning familial et du contrôle des naissances. En Ethiopie, plus particulièrement, nous menons des actions de sensibilisation pour prévenir la contamination par le virus du sida en promouvant l’utilisation des préservatifs qui ont bien évidemment un double usage. Au Soudan, pour vous donner un autre exemple, le directeur de DKT International dans ce pays a organisé des sessions de formation à l’intention des médecins pour les initier à la méthode de l’avortement par aspiration, la méthode la plus appropriée dans les premières semaines de la grossesse. Il s’était rendu compte que le personnel médical était peu ou pas formé à cette pratique, à l’utilisation des kits chirurgicaux prévus à cet effet, importés d’Inde ou de Taiwan, de même que les stérilets. Les médecins formés pratiquent et transmettent leur savoir partout dans le pays.

Afrik.com : La contraception est-elle un problème en Afrique ?

Philip D. Harvey :
L’Afrique sub-saharienne enregistre les plus faibles taux d’utilisation des moyens contraceptifs dans le monde. En Asie, environ 50% des couples font usage d’une méthode contraceptive. C’est à peu près le même chiffre dans le Nord et le Sud de l’Afrique, mais ce chiffre en Afrique sub-saharienne est compris entre 15 et 20%. Cependant, les chiffres sont en constante progression et devraient atteindre la moyenne mondiale d’ici six à sept ans.

Afrik.com : Les difficultés auxquelles vous êtes confrontés en matière de planning familial sont–elles différentes en Afrique par rapport à celles que vous rencontrez sur les autres continents ?

Philip D. Harvey :
Il n’y a pas de difficulté structurelle. Mais, de façon occasionnelle, en Afrique, les leaders religieux locaux peuvent s’opposer au planning familial alors que la religion elle-même n’est pas un obstacle. L’utilisation des moyens contraceptifs dans les pays d’Afrique du Nord est très élevée.

Afrik.com : Votre tâche s’avère-t-elle de plus en plus facile où c’est le contraire ?

Philip D. Harvey :
Ca n’a jamais été très difficile, a part l’aspect que je viens de mentionner. Le pays où nous avons rencontré l’opposition la plus véhémente, ce sont les Philippines, mais la situation actuelle est celle que nous avons connu, il y a 15 ou 20 ans. Ni plus difficile ni plus facile. Bien que j’aurai tendance à dire que le marketing social, notre façon de procéder en général en matière de planning familial, est un facilitateur qui joue un rôle grandissant. Il est de plus en plus acceptable de communiquer sur les contraceptifs dans de plus en plus de pays dans le monde. La censure est toujours forte dans certains pays comme le Vietnam, le Soudan ou encore l’Egypte. Mais globalement, les mentalités évoluent positivement.

Afrik.com : Vous avez l’intention d’être présent dans d’autres pays africains dans les années à venir ?

Philip D. Harvey :
Nous le serons dans deux ou trois autres pays africains, mais nous ne les avons pas encore choisis.

Afrik.com : Vous êtes parmi ceux qui s’opposent avec vigueur aux nouvelles règles auxquelles doivent se soumettre les ONG si elles souhaitent obtenir des subventions de l’Etat américain, notamment celle de condamner la prostitution. Qu’est-ce qui vous irrite véritablement ?

Philip D. Harvey :
Tout d’abord, demander aux ONG d’adopter une position condamnant la prostitution rend difficile, sinon impossible notre action auprès des travailleurs du sexe qui ont, justement, besoin d’être sensibilisées et éduquées face au sida. Ensuite, le principe même du gouvernement de vouloir imposer des règles de conduite aux ONG qu’il soutient pose problème.

Afrik.com : Pourquoi l’administration Bush est-elle de plus en plus conservatrice sur les questions relatives au sexe ?

Philip D. Harvey :
Ils sont fous ! Aux Etats-Unis, il y un petit groupe indéterminé de personnes qui abhorrent le sexe, mais qui a de plus en plus de pouvoir, politique entre autres. Ils sont très souvent croyants, mais tous les Américains qui ont la foi ne sont pas contre le sexe. Ces gens (chrétiens évangélistes, ndlr), ont un certain pouvoir au sein de l’administration Bush et l’incite à prendre de telles mesures.

Afrik.com : Et vous, comment conciliez-vous la pornographie et votre action caritative ?

Philip D. Harvey :
Beaucoup de personnes ont surprises par cette association. Il y a une certaine ironie dans cette situation mais pas de contradiction majeure. Les bénéfices générés par l’industrie du sexe aux Etats-Unis permettent de financer des programmes de planning familial dans les pays en voie de développement. Les bailleurs de fonds qui investissent dans ce secteur sont très à l’aise avec cela et par conséquent, moi aussi. Ca ne me gêne pas de promouvoir le sexe aux Etats-Unis de façon positive et de financer des projets relatifs au contrôle des naissances.

Afrik.com : D’autant plus que la petite histoire veut que vous ayez créé Adam & Eve, une des leaders américains de l’industrie pornographique, pour financer justement vos activités caritatives. Cela est-il vrai ?

Philip D. Harvey :
C’est un fait. Néanmoins, mon sentiment à propos d’Adam & Eve est que cette entreprise est un moyen de parler de façon positive du sexe aux Etats-Unis. Par exemple, Les films érotiques et pornographiques qui sont produits par Adam & Eve proscrivent la violence, militent pour une sexualité responsable sur le plan sanitaire. Le suivi médical de nos acteurs est très rigoureux. Nous sommes très fiers de ce que nous faisons parce qu’une partie des profits réalisés servent à financer les actions de DKT International.

Afrik.com : Lutte contre le sida aujourd’hui également, mais le contrôle des naissances est été depuis vos débuts, en 1969, votre priorité. C’est vraiment LE combat de votre vie ?

Philip D. Harvey :
Vous avez raison : c’est ma vocation, ma carrière pour de nombreuses raisons. L’une d’elles se rapporte au fait que l’impact humanitaire du planning familial dans les pays pauvres est très important. Permettre à un couple de planifier et de prévoir le nombre d’enfants contribue durablement au bien-être de la famille. C’est un peu plus d’argent consacré à l’éducation des enfants. Le contrôle des naissances est aussi, en mon sens, un bon investissement pour le développement d’un pays. Il n’a aucun impact négatif. En 25 ans, je n’en ai constaté aucun. Contrairement à d’autres actions humanitaires. Quand vous envoyez beaucoup de nourriture, pour prendre cet exemple, vous contribuez à la baisse des prix des produits agricoles locaux. Enfin, d’un point de vue plus personnel, c’est un secteur où la controverse est omniprésente et j’aime ça (dit-il avec un sourire dans la voix).

Afrik.com : Votre grande famille a-t-elle quelque chose à voir avec votre engagement en faveur du planning familial ?

Philip D. Harvey :
Chacun de nous a été désiré et planifié. Je n’ai rien contre les grandes familles, d’autant plus que les gens souhaitent avoir de moins en moins d’enfants. A condition que les naissances soient planifiées, désirées et que les femmes disposent librement de leur corps.