P comme Parler

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre…

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

P

PARLER

Pour Bertrand Kalck, amoureux du mot imprimé sur du papier, autant qu’énergique parleur!

Ça va pas la tête?
Vas-y molo!
Ça fait pas des masses….
C’est qui ton toubib?
Faut pas charrier!
C’est vachement bien!
Où c’est que vous étiez partis?
Voilà –t-y pas qu’il revient dare-dare!
Elle me gonfle, celle-là!
Comment t’es fringuée?
T’as vu le mec, là?
Je lui ai refilé mon rhume
File-moi les clés de la voiture
22 v’la les flics!

En France nous avons dû apprendre à parler français.

Du moins, à le comprendre.

Nous qui parlions couramment la langue du Lagarde et Michard, de Tintin et Milou, du Club des cinq et des Six compagnons, de Jours de France et de Modes et Travaux, de Claude François et de Françoise Sagan, nous avons dû apprendre une langue étrangère pour nous jusqu’à notre arrivée ici: le parler populaire de France.

Car le français que nous parlions au Liban, comme d’autres Arabes francophones éduqués, était une langue très littéraire, très pure. C’était le français des livres, appris dans nos écoles où l’enseignement se faisait en français. C’était le français des francophones du Sud, plus proche du français écrit que le français de métropole. Et qui avait ses propres mots et locutions aussi, propres à notre pays. Notre français à nous n’avait rien à voir avec le français que nous entendions chaque jour dans la rue, et dans la cour d’école, et que nous étions obligés d’utiliser si ne nous voulions pas nous distinguer.

Ainsi avant d’arriver en France nous avions toujours prononcé les négations devant les verbes, et nous avons dû apprendre à dire par exemple, comme tous les enfants ici, j’veux pas au lieu de je ne veux pas, j’ai pas faim au lieu de je n’ai pas faim, ça va pas au lieu de ça ne va pas. Au Liban, nous employions des tournures littéraires, des mots peu usités ici, ou des mots non abrégés dans notre parler quotidien, et nous avons peu à peu appris à dire il fait noir au lieu de il fait sombre, serviette pour essuie-main, bus pour autobus.

Nos institutrices et profs de français, à nous les trois filles aînées – car la benjamine était encore bébé – furent émerveillées devant la sophistication de notre parler – et de notre écrit – et c’est ainsi que nous, filles venues d’un pays étranger, étions souvent les meilleures de la classe en français, excellentes en orthographe, en grammaire, en dictée, montrées en exemples à nos copines de classe.

Cette sophistication du parler, cette maîtrise parfaite du français, je la retrouve souvent aujourd’hui, au fil d’un voyage en Afrique ou au Maghreb par exemple, chez des hommes et des femmes éduqués, comme nous l’avions été, avec des livres venus de France, francophones du monde entier qui parlent souvent et paradoxalement un français plus français que le français parlé en France. Nos pays francophones regorgent d’amoureux de la langue française, de spécialistes d’auteurs français, dans les journaux marocains des pages entières de poésies en français composées par des Marocains de tous âges et toutes conditions témoignent de cet amour du français, le Liban mon pays natal compte des auteurs en français dont certains obtiennent même le Prix Goncourt, plus grande distinction littéraire de France, l’Algérie pareillement compte des écrivains qui pourraient donner plus d’une leçon de français à bien des métropolitains, un Yasmina Khadra ou un Mohammed Dib, et du Mali au Vietnam des professeurs de français des journalistes des gens cultivés maîtrisent la langue de Voltaire et Rousseau bien mieux que bien des Français de France. Mais cela, combien de Français de France, qui parlent des étrangers en disant « ces gens-là », en nous croyant sous-développés, y compris culturellement, le savent-ils?

Peu à peu en France, nous apprenions aussi à oublier ces mots et ces tournures qui sont spécifiques au parler quotidien de toute communauté francophone de l’étranger, et qui rendaient perplexes, ou hilares, nos interlocuteurs, ou qui, parce que ce n’était pas le mot équivalent utilisé ici, nous désignaient immédiatement comme venant d’ailleurs. Nous apprîmes ainsi à dire :

– tricot de peau et non flanelle, qui ici désignait un tissu et non notre sous-vêtement de coton, comme nous l’apprîmes;
– slip et non culotte, vécé ou waters au lieu toilettes, shopping au lieu de lèche-vitrines parce que le français parlé en France était beaucoup plus anglophone que celui que la colonisation nous avait légué;
– peignoir au lieu de burnous, car le burnous ici désignait un vêtement traditionnel arabe et non le vêtement d’éponge dans lequel nous nous séchions après le bain; en outre en France burnous n’était utilisé que dans l’expression « faire suer le burnous », et semblait tabou, comme la colonisation dont il était issu;
– tongs au lieu de naouls que personne ne comprenait ici, pourtant chez Bata à Beyrouth on rentrait en demandant « une paire de naouls s’il vous plaît » et tout le monde comprenait;
– soutien-gorge au lieu de soutien que le parler français du Liban avait raccourci pour respecter les pudeurs orientales pour tout ce qui est féminin, de la même manière nous avons appris à dire épilation au lieu de halawa qui dans le parler francophone du Liban avait résisté à toute traduction tant ce rite traduit une identité féminine séculaire;
– nous avons aussi appris à dire monter au lieu de monter en haut qui est la formule calquée de l’arabe (etlaa fo’), descendre au lieu de descendre en bas pour la même raison, grand au lieu de grand de taille;
– nous avons appris à dire il est grand au lieu de il est long qui faisait pouffer nos amis lorsque nous parlions d’un homme car en arabe on dit long – tawil – pour qualifier la taille;
– nous avons appris à ne pas aspirer les « h » initiaux des mots mais à les rendre muets comme font les Français, car, en anglophones que nous étions aussi, nous prononcions haute comme les anglais disent hot, et nous gratifiions de ces H anglo-saxons nos héros, nos hérissons, et nos hottes de cuisine;
– nous avons appris à ne plus utiliser ces tournures libanaises: se parquer pour se garer (calqué de l’anglais to park), visiter quelqu’un pour rendre visite à (calqué de l’arabe zourou), il est brave pour il est courageux (calqué de l’italien è bravo), elle est chic pour elle est habillée chic, et autres expressions idiomatiques telles qu’en regorge par exemple le Canada français, et qui vous désignent d’emblée comme étrangers.

Mais le mot le plus difficile de tous à apprendre fut « maman ».

Car il s’agissait d’appeler notre mère autrement qu’avec le Mamy avec lequel nous l’avions appelée depuis notre naissance, comme tous les enfants de la bourgeoisie au Liban. Mamy était un mélange du Mummy anglais, du Maman français, et du Mama arabe, dans ce Moyen-Orient colonisé par la France et l’Angleterre aussi et bilingue conséquemment. Le mot « Mamy » suscitait quelques regards interrogatifs dans les parcs et jardins publics, et nous comprîmes que son homophone Mamie était ici réservé aux grand’mères: nous ne pouvions donc garder ce mot, qui signifiait autre chose ici! De toutes les adaptations linguistiques, ce passage de Mamy à Maman fut le plus lent à acquérir. Pour moi, l’automatisme pour dire maman fut acquis péniblement, comme un adulte acquiert lentement l’automatisme d’une langue étrangère – sans doute parce que j’y lisais l’ultime renoncement à mon identité de fille étrangère. Car ce mot est le mot le plus intime à toute personne, premier mot prononcé par l’enfant quelque soit sa langue natale, langue natale qu’on appelle aussi langue maternelle justement. Renoncer à « Mamy » pour passer à « Maman », c’était renoncer à mon identité de petite fille du Liban. Essayez donc, tenez, la prochaine que vous verrez votre mère, de l’appeler « mummy » ou « mutti » au lieu de l’appeler « maman », ou demandez à votre enfant de le faire!

En France, nous fîmes aussi l’acquisition de tout un vocabulaire qui nous était inconnu,: petite laine, petit café (nous découvrîmes que les Français adoraient mettre l’adjectif « petit » devant toutes sortes de substantifs), trognon (de pomme – je ne sais pas pourquoi, alors que le Liban est le pays de la pomme, qu’il en exporte des tonnes, j’ignorais ce mot: nous disions « cœur » à la place, et je découvris avec stupeur, à 10 ans, que ce mot inconnu faisait partie du vocabulaire de base de tous les enfants de France), fond de l’air, et autres expressions idiomatiques.

Nous découvrîmes aussi une nouvelle langue: l’argot. Dans cette langue, dont les frontières avec le parler populaire étaient souvent floues, chaque mot était remplacé par une autre, comme dans un dictionnaire : patate pour pomme de terre, bidoche pour viande, flic pour policier, paluches pour mains, etc…. Parfois même, dans cette langue, un seul mot pouvait être traduit par une foule d’autres, qu’il fallait donc tous apprendre; par exemple, pour le mot enfant, apprendre les mots gosse, marmot, moufflet, piot, moutard, etc… Et cette langue avait aussi ses propres règles de grammaire et tournures verbales: c’est qui qui, y a qu’à, y faut pas, etc…

Nous découvrîmes aussi toutes les expressions populaires que nous n’avions jamais entendues de notre vie – du moins pas nous, les enfants – et qui nous faisaient énormément rire :

se faire dorer la pilule
avoir les doigts de pieds en éventail
se la couler douce
ne pas en faire une rame
débouler
piquer une ronflette
coiffé en pétard
comme cul et chemise
copain comme cochon
décrocher le cocotier

Pour défricher ces nouvelles terres, ma sœur Salwa s’était ainsi lancée, dès la classe de 6°, dans la lecture des œuvres complètes de San Antonio, et elle nous régalait le soir de ses trouvailles. Nous écoutions attentivement aussi les paroles des chansons de Pierre Perret, véritable mine aussi – et nos esprits d’enfants restaient perplexes face à des images que nous ne comprenions pas encore.

Ainsi au fil des ans, nous avions le sentiment d’apprendre une langue étrangère, puis d’avoir le plaisir fou de la maîtriser! Et pour vous faire une idée de notre joie à maîtriser chaque jour un peu plus le français parlé, imaginez qu’avec votre niveau d’anglais – vous lisez le supplément anglais du Monde chaque week-end, vous savez présenter votre ligne de produits à des clients en anglais, vous aimez regarder les films américains en v.o. car vous avez l’impression de suivre les dialogues – et bien imaginez qu’avec cet anglais-là, vous êtes plongé dans un film de Ken Loach, dans les quartiers populaires de Londres, mais pour de vrai! Et bien pour vous, ce serait pareil ! (que nous apprîmes à dire au lieu du « c’est la même chose » que nous utilisions auparavant): vous devriez apprendre à comprendre cet anglais populaire, qui n’est pas l’anglais de Time magazine ou des e-mails que vous recevez. Imaginez votre plaisir, si vous saviez parler anglais comme dans un feuilleton familial de la BBC!

Un jour, ma mère me dit: « tu veux aller m’acheter des clopes? » Je la regardai, éberluée:

– Des quoi?
– Des clopes, ça veut dire des cigarettes.
– Mais maman, clope est un mot d’argot, on ne peut pas l’utiliser !
– Ah bon, je ne savais pas. Des cigarettes, alors.

Car il n’était pas facile à première vue de comprendre, parmi les expressions entendues, lesquelles étaient familières et lesquelles populaires: les professeurs de langues aujourd’hui appellent cela « niveaux de langages. Et si aujourd’hui je ne dis pas c’est qui qui, je comprends quand j’entends cékiki.

Le parler français populaire est une langue que je continue à découvrir, et je reste émerveillée devant l’incroyable créativité des images et des mots fabriqués, et follement amusée par l’art du peuple français d’inventer des paraboles imagées. Tenez, pas plus tard qu’hier, tenez, cette expression, lancée par mon amie Christine en sa cuisine: rapide comme un pet de lapin sur une toile cirée! Ca ne s’invente pas – ou plutôt, si, justement, ça s’invente et c’est ça qui est formidable! Le français est plus qu’une langue vivante: c’est une langue qui fait des bébés chaque année !

« T’es grave maman » me dit mon fils aujourd’hui, ou bien encore, « Steve mon copain de classe il est renoi », et je comprends tout ça très bien – renoi c’est du verlan et ça veut dire noir si vous n’avez pas capté, euh … je veux dire compris!