NIGERIA: Armes, gangs et drogue alimentent le cycle de la violence dans le delta

Armés de pistolets et de Kalachnikovs, des jeunes gens ont bloqué l’accès à la rue Victoria, à Port Harcourt, la première ville du Delta du Niger, la principale région pétrolière du Nigeria, à l’occasion de récentes obsèques.

Bandanas au front, ils fouillaient les passants pour s’assurer qu’ils ne portaient pas d’armes avant de les laisser passer. L’enterrement s’est déroulé sans incident. « Cet acte avait pour but de décourager toute attaque possible de la part de gangs rivaux », a indiqué Benibo Alabo-Jack, qui habite Aggrey Road, une voie attenante, et a observé la scène prudemment, de son balcon.

Généralement, les enterrements sont d’importants événements sociaux à Port Harcourt et dans les districts alentours ; ils donnent aux riches l’occasion de s’exhiber en finançant les festins, les chants et les danses, qui durent parfois plusieurs jours.

Plus récemment, les enterrements sont devenus la plate-forme de manifestation d’une culture émergente des armes qui s’est établie à Port Harcourt ainsi que dans une grande partie du Delta, une région qui s’étend sur 70 000 kilomètres carrés et d’où provient la quasi-totalité du pétrole nigérian, selon M. Alabo-Jack.

« La plupart des gens qui portent des armes sont des jeunes âgés de 16 à 25 ans », a-t-il expliqué.

Selon une étude menée en 2004 pour le compte de Royal Dutch Shell, la plus grande multinationale pétrolière présente au Nigeria, les flambées de violence entre milices rivales dans le Delta du Niger font un millier de morts chaque année, principalement chez les jeunes.

Il n’existe pas de statistiques plus récentes, mais les violences se sont aggravées dans la région : s’il s’agit principalement de la prise en otage d’expatriés travaillant dans l’industrie du pétrole, généralement libérés en échange d’une rançon, ces violences ont également déclenché des conflits de territoire entre gangs rivaux.

Les violences les plus graves depuis 2004

Au moins 20 personnes ont été abattues le 1er juillet, lorsque des hommes armés appartenant à des gangs rivaux se sont livrés à des saccages dans diverses zones du quartier de Diobu, à Port Harcourt. Bon nombre des victimes étaient de simples passants, dont une fillette de 10 ans qui aidait sa mère à faire griller du maïs au coin d’une rue, une femme enceinte, blessée par une balle perdue dans une église, et trois hommes, abattus alors qu’ils prenaient un verre à la terrasse d’un bar.

Cette année a également été marquée par les pires violences perpétrées dans la ville depuis les premières attaques de groupes de miliciens en 2004 ; deux commissariats de police ont notamment été pris d’assaut, des attaques audacieuses au cours desquelles plus d’une douzaine de personnes ont trouvé la mort, dont 10 policiers.

Lorsque le siège de la police municipale a été pris d’assaut, les assaillants ont libéré Soboma George, chef de la tristement célèbre milice des Hors-la-loi (arrêté à la suite d’une infraction au code de la route) ainsi que 124 autres prisonniers.

Les politiciens ont armé les gangs ?

L’année 2004 a marqué un tournant dans l’escalade de la violence dans la région. En juin 2004, une procession funéraire menée par Mujahid Dokubo-Asari, le chef de la milice la plus connue du delta, pour l’enterrement de son père, a été prise d’assaut par un gang rival. Si M. Dokubo-Asari s’en est tiré sans une égratignure, plus d’une douzaine de personnes ont été tuées. Et des dizaines d’autres ont trouvé la mort au cours des affrontements entre gangs qui ont suivi dans la ville, cette année-là.

Les flambées de violence découlent des élections générales de 2003, au cours desquelles des politiciens auraient armé des gangs de jeunes pour se hisser au pouvoir. Deux chefs de gangs importants ont reconnu qu’ils avaient reçu des fonds et de l’aide de la part de Peter Odili, le gouverneur de l’Etat de Rivers.

Une fois les élections terminées, bon nombre de groupes armés de la région se sont tournés vers le trafic de pétroles brut et raffiné, siphonnés à partir des oléoducs qui quadrillent le delta, chargés sur des péniches puis vendus localement ou à des navires étrangers qui attendent au large. Ce commerce lucratif a permis aux différents groupes de financer l’achat d’armes, les rendant ainsi d’autant plus dangereux.

La drogue au premier plan

Si M. Dokubo-Asari s’est tourné vers la politique, menant campagne en faveur d’un contrôle local plus rigoureux des richesses pétrolières du Nigeria par les habitants pauvres du delta, d’autres gangs, en revanche, se sont investis davantage dans le crime.

La contrebande d’armes, les enlèvements et l’extorsion de rançons aux compagnies pétrolières demeurent la norme pour la plupart des réseaux criminels qui opèrent dans la région.

Toutefois, selon des sources des forces de sécurité locales et étrangères, la drogue joue un rôle de plus en plus important dans la montée de la violence et la généralisation de l’accès aux armes dans le Delta du Niger.

« Selon les informations qui nous parviennent, la plupart des affrontements entre gangs rivaux s’expliquent par la lutte pour le contrôle de la drogue qui afflue actuellement en quantités de plus en plus importantes dans le delta », a révélé un expert en sécurité de l’industrie pétrolière, sous couvert de l’anonymat.

En Afrique de l’Ouest, le Golfe de Guinée est devenu, ces dernières années, une zone de transit importante pour le trafic de cocaïne envoyée vers l’Europe et l’Amérique du Nord par les cartels de la drogue sud-américains. De grosses cargaisons de drogue ont été débarquées sur des pistes d’atterrissage isolées dans des pays comme la Guinée-Bissau, où elles sont ensuite divisées en paquets plus petits, et portées à des mules dans d’autres régions d’Afrique de l’Ouest.

Le Delta du Niger, où règne une anarchie croissante, est devenu un point de passage attrayant, et bon nombre des gangs criminels de la région en profitent, selon plusieurs sources des forces de sécurité.

« Certaines rançons versées ont sans aucun doute permis de satisfaire des toxicomanes en manque ; c’est pourquoi nous craignons que les enlèvements ne se multiplient », a déclaré un haut responsable de la police nigériane, qui a refusé d’être nommé.

Crise sociale

Alors que les expatriés travaillant dans l’industrie du pétrole se font de plus en plus rares dans les rues de Port Harcourt et d’autres villes rurales et urbaines du Delta du Niger, les ravisseurs s’en prennent à présent à des cibles nigérianes.

Au moins quatre bébés en âge de marcher, dont une fillette britannique de trois ans, ont été enlevés par des hommes armés et pris en otage contre rançon aux cours des quatre dernières semaines. Plusieurs ouvriers nigérians du secteur ont également été pris en otage ces dernières semaines.

« [Les événements] auxquels nous assistons sont quelques-unes des plus graves manifestations d’une crise sociale qui s’est aggravée dans le delta et dans l’ensemble du pays au cours des trois dernières décennies », a estimé Pius Waritimi, sculpteur et professeur d’art qui dirige un programme de formation soutenu par le gouvernement pour les jeunes de Port Harcourt.

La plupart des familles vivent dans une misère totale. La corruption et la mauvaise gestion, profondément ancrées au sein du gouvernement, sont autant d’obstacles au développement social ; dans de telles conditions, la plupart des jeunes sans éducation ni qualification sont devenus des recrues faciles pour les milices et les gangs, selon M. Waritimi.

« Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que la drogue de prédilection de bon nombre de ces jeunes n’est plus la marijuana mais le crack », a-t-il ajouté.

Source IRIN