
Naïma Bennis, pionnière de la mode marocaine et créatrice de génie qui a transformé le caftan traditionnel en vêtement de haute couture mondialement admiré, est décédée en 2008, à l’âge de 68 ans. Ses oeuvres, conservées au Victoria and Albert Museum de Londres, ont contribué à faire connaître le Maroc comme acteur majeur de la mode africaine.
Une pionnière de l’indépendance vestimentaire marocaine
Née à Casablanca en 1940, Naïma Bennis a grandi durant la période où le Maroc se préparait à son indépendance. Elle a appris la couture à l’École des Jeunes Filles de Casablanca, institution tenue par des sœurs catholiques françaises, où elle a acquis les bases techniques de la haute couture européenne.
Dès 1966, à 26 ans, elle ouvre sa première boutique au prestige hôtel Hilton de Rabat, en pleine effervescence de la nouvelle nation marocaine. Elle y propose ses propres créations : des réinterprétations modernes du caftan et de la jellaba, conçues pour les femmes marocaines libérées et actives, fidèles à leurs racines mais résolument contemporaines.
Son succès auprès de la clientèle internationale de l’hôtel composée de diplomates en poste, expatriés, membres de la haute société marocaine, est immédiat. Elle étend rapidement son activité : trois autres boutiques ouvrent dans le même hôtel, vendant ses vêtements mais aussi des bijoux, de l’artisanat et des parfums. Elle emploie alors une dizaine de couturières et de collaboratrices.
L’art du dialogue entre tradition et modernité
L’essence du travail de Naïma Bennis réside dans sa capacité à conjuguer deux mondes : la richesse des traditions textiles marocaines et la légèreté de la haute couture française. Ses créations réinventent le passé en le modernisant.
Elle devient particulièrement célèbre pour ses capes du soir en velours noir, ornées de passementerie dorée et de broderies en soie, une transformation audacieuse du bernous, la cape traditionnellement portée par les hommes. Ces pièces deviennent sa signature, portées par les femmes de l’élite marocaine pour les grandes occasions.
Sa technique repose sur un principe d’hybridation intelligente : elle utilise les tissus marocains traditionnels aux noms poétiques, le bzioui, fine laine tissée, la sfifa, ces petites boucles décoratives caractéristiques, qu’elle associe à des soies et des brocarts de haute couture française. Elle réintroduit la gandura en la réinterprétant pour les femmes dans des soies imprimées aériennes.
Surtout, elle professionna la mode marocaine en signant ses créations. Là où d’autres créateurs restaient anonymes, elle appose son nom en caractères gras sur ses étiquettes – « Naïma’s Caftans, Rabat Hilton, Maroc » – affirmant ainsi son statut de styliste à part entière, comparable aux grands noms de la couture parisienne.
Une clientèle qui transcende les frontières
La renommée de Bennis dépasse rapidement les murs du Hilton de Rabat. Ses créations attirent l’attention de figures internationales majeures. Oum Kalthoum, la légende musicale arabe dont la voix enchantait le Moyen-Orient, porte ses caftans. La Reine Beatrix de Hollande figure parmi ses clientes. Des magazines de prestige, notamment l’American Vogue sous la direction de Diana Vreeland, consacrent des articles aux créateurs marocains dont Naïma Bennis.
Enfin, elle exporte ses collections bien au-delà du Maroc. Elle les montre d’abord en Tunisie et dans la Péninsule Arabique. Puis ses pièces atteignent l’Amérique du Nord et l’Europe. Elle devient l’une des pionnières marocaines aux côtés de Zina Guessous, Zhor Sebti et Tamy Tazi, figures tutélaires d’une génération de femmes créatrices qui ont donné au caftan ses véritables lettres de noblesse.
L’oubli et la redécouverte
En 1987, Naïma Bennis décide de fermer ses boutiques. Les raisons précises de cette fermeture ne sont pas documentées publiquement. Après 21 ans de succès, elle quitte la scène publique et tombe progressivement dans l’oubli.

Ce qui suit illustre un phénomène systématique : l’absence totale d’archives documentant le travail des designers africains. Contrairement aux maisons de couture parisiennes qui conservent méthodiquement leurs collections, la mode marocaine des années 1960-70 n’a jamais fait l’objet d’une documentation officielle. À la mort de Naïma Bennis en 2008, très peu de ses créations survivent. Seules quelques capes en velours noir, sa signature, ont échappé à la disparition, grâce aux soins discrets de ses filles.
Le travail d’Angela Jansen
Comme le souligne le Victoria and Albert Museum : « Sans archives ni documents historiques disponibles, les informations sont largement rassemblées par la recherche intensive sur le terrain ». En d’autres termes, les créatrices africaines n’ont jamais eu la chance que le monde occidental accorde à ses artistes la documentation, l’archivage, la transmission institutionnelle.
C’est une chercheuse du Victoria and Albert Museum, M. Angela Jansen, qui, en 2013, redécouvre Naïma Bennis. Ses filles, menées par Mouna Lotfi, acceptent de partager leur histoire maternelle. Deux pièces majeures entrent alors dans les collections du V&A : une cape en velours noir rehaussée de broderies et de fils métalliques (vers 1970), et une gandura en soie imprimée ornée de sfifa caractéristiques.
En 2015, ces vêtements sont exposés au Tropenmuseum d’Amsterdam lors de l’exposition « Global 1960s », marquant une reconnaissance tardive mais solennelle. Aujourd’hui, Naïma Bennis est enfin reconnue comme l’une des grands pionnières de la mode africaine du XXe siècle, aux côtés du Malien Chris Seydou, du Ghanéen Kofi Ansah et du Mauritanien Alphadi.
Un héritage préservé pour l’Afrique

Naïma Bennis a démontré, à une époque où la mode africaine était largement méprisée ou cantonnée au folklorisme, que le continent pouvait produire une création de classe mondiale, sophistiquée, porteuse d’une authenticité assumée. Elle a professionalisé le métier de styliste au Maroc quand peu de femmes osaient revendiquer ce statut. Et surtout, elle a créé des vêtements qui disaient quelque chose : qu’une femme pouvait être marocaine, africaine, internationale, sophistiquée et libre tout à la fois.
Les pièces conservées au V&A sont des déclarations d’indépendance culturelle, des affirmations de dignité créatrice, des preuves tangibles que l’Afrique n’a jamais attendu la validation occidentale pour produire de la beauté.
Vous pouvez retrouver les créations de Naïma Bennis à l’Africa Fashion Week du Musée du quai Branly.



