Ministère de l’intérieur tunisien : le nerf de la guerre

Les manifestants qui ont marché sur la capitale tunisienne, le mois dernier, pour réclamer la démission des ministres étiquetés RCD ont été entendus. Le gouvernement Ghannouchi a été élagué des principaux caciques du président déchu Zine El Abidine Ben Ali. Mais l’épuration des membres du gouvernement provisoire suffira-t-elle à disloquer l’ancien système dont on ignore les acteurs de l’ombre ? Une véritable transition démocratique en Tunisie est-elle possible si le ministère de l’Intérieur, censé être en charge des prochaines élections, compte en son sein des fonctionnaires coupables de crimes perpétrés sous l’ancien régime ? Le nouveau ministre de l’Intérieur, Farhat Errajhi, a décidé de mettre en retraite anticipée une trentaine de hauts responsables de la sécurité. Un signe encourageant. Mais le dossier demeure très sensible.

Le changement à la tête du ministère de l’Intérieur, en la personne d’un nouveau ministre Farhat Errajhi, correspond aux demandes d’une bonne partie de la rue. Mais il ne signifie pas que le pouvoir des services et des directeurs en place sera largement diminué. Il est difficilement imaginable que l’essentiel des « historiques » soient mis au chômage technique du jour au lendemain. Les services d’ « Ammar » le censeur d’internet, la police secrète des universités qui a été priée de quitter les campus, la police politique, la police « civile » qu’on a vu manifester parce que ses membres ne sont pas reconnus comme appartenant à ce ministère, pourraient-ils être officiellement sans emploi ? De plus, cet appareil vital qu’est le ministère de l’Intérieur régit plusieurs corps d’élite et compte encore des fonctionnaires sous le coup de plaintes imminentes de corruption, de torture ou d’obstruction à la justice.

Farhat Errajhi vient d’ailleurs de faire les frais de cette dangereuse cohabitation. Alors qu’il était, lundi, avec le général Ammar au sein de son ministère, une cohorte de 3000 agents des services de sécurité les a attaqués. Ils n’ont dû leur salut qu’aux unités anti-terroristes, a déclaré le ministre hier sur Hannibal TV, comparant ses assaillants à des « pirates somaliens ». Ces 3000 agents ne sont pas revenus aujourd’hui au ministère et, fait incroyable, n’ont pas été arrêtés par leurs chefs. Ils se sont donc dispersés dans la nature. Le ministre a donc décidé de mettre à la retraite forcée et de remplacer une trentaine de hauts responsables de la sécurité, dont le directeur général de la Sûreté nationale. Il a aussi annoncé l’arrestation de l’ex-ministre de l’Intérieur, Rafik Haj Kacem, déjà en résidence surveillée, et sa mise en garde à vue de trois jours, renouvelables.

Un éminent cadre de ce ministère, qui préfère garder l’anonymat, a déclaré à Afrik.com qu’il salue la décision du nouveau ministre. Mais il a modéré son enthousiasme en indiquant que le changement ne se fera pas de sitôt si ces éléments ne sont pas vite neutralisés, leur mise à l’écart ne signifiant pas qu’ils soient hors d’état de nuire. Il explique aussi qu’aujourd’hui, les cadres restant en poste au ministère et dans les services afférents sont la cible d’une campagne de diffamation visant à décrédibiliser tout l’appareil policier.

Les vieilles méthodes ont la vie dure

Il y a quelques jours, la télévision nationale montrait le témoignage d’un jeune tabassé, le 19 janvier, dans les locaux de ce ministère, et plusieurs parents de jeunes arrêtés ou simplement disparus durant le couvre-feu restent dans le flou sur le sort de leurs enfants. Les sous-sols du ministère alimentent, d’ailleurs, les polémiques les plus folles ; il serait le lieu par excellence où seraient pratiqués sévices et torture.

D’autre part, au sujet des violents incidents qui ont eu lieu dans les rues de Tunis vendredi dernier, les éléments recueillis rappellent fatalement des agissements bien connus de la police « civile » et des agents de sécurité RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, parti de Ben Ali). Que s’est-il passé, et comment doit-on lire ces événements ? Il existe des témoignages concordants et crédibles. Ainsi, le coordinateur des manifestants de la Kasbah, Mokded Elmejri, parle, au moment de l’intervention de la police, de l’infiltration au sein des protestataires d’un groupe violent qui a jeté des projectiles en direction des agents et semé la confusion. Ces derniers ont réagi sans discernement et maté à tout va. Le nombre des blessés atteste de la violence de la scène. Mokded Mejri et les habitués de l’ancien régime reconnaissent là les méthodes de la police secrète ou des miliciens RCD, capables de retourner les soupçons contre ceux-là même qui les dénonçaient. Mais bien avant ces événements, le retrait de l’armée au profit du déploiement de la police avait beaucoup choqué. Les manifestants avaient pressenti un danger et leur coordinateur rappelé le premier ministre pour l’interroger sur ce positionnement des forces de l’ordre, lequel s’était montré rassurant ; les manifestants ont bien le droit de rester, avait-il répondu. Intervenant en direct à la télé, le nouveau ministre de l’Intérieur, Farhat Errajhi, ne conteste pas l’existence des groupes infiltrés. Selon lui, cette provocation envers les forces de l’ordre, décrite par les manifestants eux-mêmes, pourrait expliquer les incidents.

Mokhtar Trifi, secrétaire général de la Ligue des droits de l’homme, est, lui, indigné. Le Premier ministre lui avait tenu les mêmes propos rassurants. Il réclame une enquête pour identifier le donneur d’ordre, et précise que le dérapage doit être reconnu par le ministère de l’Intérieur. « Même si la provocation des forces de l’ordre est établie, l’usage de la force a été disproportionné », estime-t-il.

Grosse inconnue : l’origine de ces groupes infiltrés. La police ? Ce serait très grave, l’équivalent d’un tir contre son propre camp, pour des raisons internes à ce corps dont on connaît mal la composition et les courants. Les milices RCD ? L’envie de discréditer la police et le gouvernement pourrait être un mobile plus que plausible, les dirigeants actuels se sont accordés officiellement pour juger et condamner les coupables de l’ancien régime. Rien ne serait donc plus propice à leur impunité qu’une confusion totale et le discrédit jeté sur le gouvernement qui doit les pourchasser, alors qu’ils restent encore incognito dans toutes les administrations. Tout faux pas de l’appareil policier est susceptible de jouer le jeu des forces obscures qui manœuvrent pour brouiller l’image de la révolution tunisienne. Or, l’énervement légendaire des policiers semble encore être de mise aujourd’hui, et leurs interventions musclées risquent de les décrédibiliser définitivement.

L’indispensable restructuration

Les corps de police dépendant du ministère de l’Intérieur ont des chefs différents et se rejettent parfois la faute. Et quand ils s’unissent, c’est pour se poser en victimes. Leurs statuts précaires ne sont pas à remettre en doute, et un certain nombre de leurs revendications est tout a fait légitime. Comment assurer la stabilité du pays avec des hommes qui ont faim et peinent à finir les fins de mois ? Ils réclament notamment la création d’un syndicat pour ne plus avoir à obéir des ordres passivement. Le ministre de l’Intérieur, Farhat Errajhi, a commencé à répondre à une partie de leurs revendications. Il a annoncé, hier, que les salaires des policiers seront augmentés : 70 euros de plus par mois pour les cadres moyens et 25 euros pour les cadres supérieurs. Des policiers, de tous services confondus, ont prêté main forte aux forces armées, rempli leur devoir et réalisé leur carrière en toute honnêteté. Mais il n’empêche que l’identification et le jugement des éléments (quels qu’en soient le nombre et le grade) coupables des crimes contre des Tunisiens est une action absolument nécessaire et salutaire.

Sans nécessairement tomber dans le « tous pourris », la question de cette restructuration en profondeur de la police mérite d’être posée, car le ministère de l’Intérieur devra être à la hauteur des défis posés par la transition démocratique. C’est en particulier ce ministère qui devrait assurer la tenue des prochaines élections, notamment le dépouillement des votes, l’établissent des listes électorales et la tenue des bureaux de vote. Le Premier ministre, lors de l’annonce du nouveau gouvernement provisoire, a vite évoqué la constitution d’une commission indépendante pour superviser les élections. Cela signifie-t-il que ce ministère sera totalement écarté du scrutin ? Ou serait-ce juste une commission dans le style de l’observatoire des élections ?

Pour Anwar ben Nawwa, responsable des jeunes au parti Ettajdid, la dispense du ministère de l’Intérieur de l’organisation des élections, était l’une des revendications principales de son parti bien avant la révolution populaire. Il réclamait une commission indépendante composée de personnalités insoupçonnables pour gérer les scrutins et les libérer de la tutelle policière.

A ce propos, la nomination de Nejib Chebbi (PDP, Parti démocratique progressiste) au tout nouveau ministère du développement, est anecdotique, puisque ce portefeuille sort pour la première fois de l’histoire de la tutelle du ministère de l’Intérieur, appelé jusqu’au 19 janvier 2011, ministère de l’Intérieur et du Développement local. Cela signifie donc que les mairies et autres collectivités locales seront de fait détachées de l’appareil policier. Mais Ahmed Bouazzi, membre du comité exécutif du PDP, joint par téléphone, nous a signalé que les questions administratives comme l’état civil restent attachées au ministère de l’Intérieur, tandis que l’aspect économique et social est transféré au ministère du Développement, notamment le développement régional et la création d’emploi..

Bien gérer les élections

Quant à la gestion des élections, M. Bouazzi nous a indiqué que la condition sine qua none de l’entrée de Nejib Chebbi au gouvernement transitoire était que les élections sortent de la compétence du ministère de l’Intérieur, que leur organisation soit confiée à une commission indépendante et que soient présents des observateurs internationaux. « Cette commission nationale électorale devra être dotée de toutes les latitudes pour récupérer les listes électorales centralisées au ministère de l’intérieur et les mettre à jour », explique M. Bouazzi qui ajoute à ce propos que, sur 7 millions de Tunisiens en âge de voter, plus de 2 200 000 électeurs ne sont pas inclus. Une loi instituant cette séparation et la création de ladite commission devrait voir le jour dans les mois à venir pour satisfaire la demande de Nejib Chebbi. Et c’est la commission de la réforme politique de M. Iyaz ben Achour qui s’attèle actuellement à cette tâche.

Ce pourrait être en effet la solution. Mais le chantier serait alors titanesque. Comment cette commission pourrait-elle s’étendre à toutes les régions en se substituant aux mairies et gouvernorats ? Et quelles sont les garanties que le gouvernement a présenté, sachant que cette mesure n’a pas encore été officiellement abordée dans le détail ?

Pour l’avocate et ancienne opposante Bochra Bel Haj Hmida (ATFD), il est hors de question que le ministère de l’Intérieur supervise de près ou de loin la moindre élection, « c’est tout simplement inacceptable ». Elle espère que le gouvernement transitoire pourra mettre cette initiative promise sur pied, impliquer des ONG et tenir ses promesses.

Sur la question logistique de la restructuration du ministère de l’Intérieur, et le désordre que pourrait engendrer la mise au ban de nombreux agents, Mme B. Hmida, indique que même si le nombre des agents de la police secrète ou politique est effectivement important et inadéquat, rien n’empêche de les intégrer dans les autres secteurs. Mais elle ne conçoit pas de conciliation ni d’évolution sans que tous les protagonistes impliqués ne répondent de leurs actes, notamment les donneurs d’ordre, le tout dans le cadre de procès transparents et équitables.

Il reste difficile d’imaginer comment la restructuration de ce ministère sensible va s’opérer, en ménageant toutes les composantes encore actives sur le terrain et celles abandonnées à leur sort. Il paraît urgent et vital que la confiance soit rétablie entre la police et la population. Des policiers attaqués samedi à Tajerouin dans leur poste avaient préféré sauter du troisième étage du bâtiment plutôt que d’affronter les assaillants avec leurs armes. Histoire triste et révélatrice. C’est bien par une communication saine et transparente et une restructuration équitable que la confiance pourra se rétablir.