CAN 2025, Normalisation avec Israël : Maroc, les avocats du… diable !


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Tenue d'avocat
Tenue d'avocat

Il fut un temps où l’avocat, dans l’imaginaire collectif, incarnait la figure du défenseur des libertés, du rempart contre l’arbitraire. Aujourd’hui, au Maroc, cette image vacille. Non pas parce que le droit aurait disparu, mais parce que certains de ses praticiens semblent avoir troqué la toge pour le glaive, la plaidoirie pour la croisade, et la nuance pour l’anathème.

L’avocat marocain Me Oumarzouq a déposé plainte contre plusieurs figures du mouvement anti-normalisation. Ceci, à la suite de l’incendie d’un drapeau israélien lors d’une manifestation pro-palestinienne à Rabat. Outre le fait de saisir la justice, la robe noire engage un combat idéologique, frontal. Les accusations sont lourdes : incitation à la haine, discrimination, atteinte à la liberté religieuse, connexions avec des puissances étrangères.

La justice, un instrument de régulation idéologique ?

Le tout dans un discours qui prétend incarner « la majorité silencieuse » favorable au rapprochement entre le Maroc et Israël. Mais au-delà des faits reprochés, qui, s’ils sont avérés, relèvent évidemment du champ judiciaire, c’est la posture qui pose problème. Depuis quand un avocat se présente-t-il comme le porte-voix d’une majorité nationale ? Depuis quand s’arroge-t-il le droit de définir qui est légitime dans le débat public et qui ne l’est pas ?

La justice, dans un État de droit, n’est pas un instrument de régulation idéologique. Elle n’est pas là pour trancher des opinions, mais pour juger des actes. Le glissement est subtil, mais dangereux. En assimilant des militants pro-palestiniens à des relais d’agendas étrangers, algériens, iraniens ou islamistes, il déplace le débat du terrain politique vers celui de la suspicion généralisée. Il ne discute plus, il délégitime. Il ne contredit plus, il criminalise. Et l’avocat, au lieu de défendre, devient accusateur public, procureur officieux, voire un acteur politique à part entière.

Une justice sollicitée pour tout ?

Ainsi, le droit devient un outil de confrontation médiatique. La salle d’audience devient une extension du champ politique, et la robe noire un uniforme de combat. Une autre affaire évoquée, celle du différend autour du trophée de la CAN, en est une déclinaison presque caricaturale. Là encore, des avocats montent en première ligne, multiplient les mises en demeure, menacent de procédures en cascade, brandissent des articles de loi comme autant d’armes juridiques.

Le football se retrouve pris en otage par une bataille procédurale. Faut-il s’en étonner ? Pas vraiment. Dans des sociétés où les institutions sont contestées, où la confiance s’effrite, le droit devient un terrain de substitution. On y cherche des victoires symboliques, des reconnaissances, des réparations. Mais à force de tout tirer sur le terrain judiciaire, on finit par affaiblir la justice elle-même. Car une justice sollicitée pour tout finit par ne plus pouvoir trancher sérieusement.

Risque de fragiliser le débat démocratique

Revenons au cœur du sujet : la liberté d’expression et ses limites. Brûler un drapeau, quel qu’il soit, est un acte fort, choquant pour certains, symbolique pour d’autres. Dans de nombreux pays, il est protégé au nom de la liberté d’expression ; dans d’autres, il est pénalement réprimé. Le débat est légitime. Mais il doit rester un débat. Le transformer en affaire pénale systématique, c’est prendre le risque de restreindre l’espace de contestation, pourtant indispensable dans une société normale.

De même, défendre la normalisation avec Israël est une position politique parfaitement respectable, tout comme s’y opposer. Le Maroc, en tant qu’État souverain, a fait le choix de cheminer avec l’État hébreux. Mais ce choix ne saurait effacer la pluralité des opinions au sein de la société marocaine. Faire taire les voix dissidentes par le biais judiciaire reviendrait à nier cette pluralité. Et donc à fragiliser le débat démocratique dans le royaume.

Les « avocats du diable » ?

Ce qui inquiète, en réalité, ce n’est pas tant la plainte elle-même que la logique qu’elle révèle. Une logique de polarisation, où chacun campe sur ses positions, où l’adversaire devient un ennemi, où le compromis est perçu comme une faiblesse. Et, vu sous cet angle, l’avocat n’est plus un médiateur, mais un combattant. Et la justice, un champ de bataille.

Pourtant, le rôle de l’avocat est précisément d’éviter cela. Il est là pour garantir que même les positions les plus contestées puissent être entendues, que les droits de chacun soient respectés, que la loi soit appliquée avec rigueur et équité. Lorsqu’il sort de ce rôle pour entrer dans l’arène politique, il prend le risque de décrédibiliser sa fonction. Et, à terme, d’affaiblir l’institution qu’il est censé servir. Alors, les avocats sont-ils devenus les « avocats du diable » ?

Gardiens du droit ou acteurs de la discorde ?

La formule est provocatrice, bien sûr. Mais elle en dit long sur une profession tiraillée entre sa mission fondamentale et les tentations de l’engagement militant, médiatique, voire partisan. Celui d’une société où le droit est de plus en plus utilisé comme une arme, au détriment de son rôle premier : dire le juste. Il ne s’agit pas de condamner, ni de généraliser. La grande majorité des avocats continue d’exercer avec intégrité, discrétion et sens des responsabilités.

Mais les dérives visibles, amplifiées par les réseaux sociaux et les médias, finissent par façonner une perception. Et cette perception compte. Les avocats ont un rôle important à jouer dans cette équation. Encore faut-il qu’ils choisissent d’être des gardiens du droit, plutôt que des acteurs de la discorde. Car à trop vouloir défendre une cause, on finit parfois par trahir la justice elle-même. Et c’est là, sans doute, le véritable danger.

Malick Hamid
Je suis passionné de l’actualité autour des pays d’Afrique du Nord ainsi que leurs relations avec des États de l’Union Européenne.
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