Mahamat-Saleh Haroun : un cinéaste africain qui crie

Mahamat-Saleh Haroun est de retour sur la Croisette. Cette fois-ci en tant que juré de la 64e édition du Festival de Cannes qui s’achève le 22 mai prochain. La dernière fois qu’Afrik l’a rencontré, c’était à la veille du palmarès de la dernière édition du Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco). Le cinéaste tchadien s’était montré très critique quant à la capacité de ce festival à penser l’avenir du cinéma africain.

C’est un homme détendu qui discutait avec ses congénères autour de la mythique piscine de l' »Indé », l’hôtel ouagalais dont le destin est irrémédiablement lié au Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou. Sous cet air insouciant, pourtant, Mahamat-Saleh Haroun trépignait. Et ce n’était de le sort de son film en compétition, Un Homme qui crie, classé parmi les favoris, qui l’inquiétait.

Afrik.com : Le Fespaco s’est penché sur la question de la piraterie et de la distribution cette année alors que les films africains ne circulent pas. L’intérêt pour cette problématique vous paraît-il étonnant ?

Mahamat-Saleh Haroun :
C’est un gros problème du Fespaco. Il y a une sorte de déni de réalité. C’est pour cela que le thème du Fespaco est le suivant : « Cinémas africains et marchés ». Mais de quel marché parle- t-on puisqu’il n’y en a pas ? Et qui pirate les films africains ? Comme les rappeurs américains, je dirai : « Piratez-moi, j’adore ça ! ». Il n’y a pas un manque à gagner puisque nos films ne sont pas assez bien distribués pour être accessibles. Même aux pirates.

Afrik.com :Quarante ans après le Fespaco, reste-t-il un endroit où l’on peut faire évoluer le cinéma africain pour le professionnel que vous êtes ?

Mahamat-Saleh Haroun :
Il n’y a pas de possibilité parce que depuis quarante ans, on voit se répéter les mêmes choses. Nous avons demandé par exemple une chose basique par respect pour le cinéma, les cinéastes et le public : le sous-titrage systématique des œuvres anglaises en français et vice-versa. Dans tous les festivals, il y a un sous-titrage électronique. Le Fespaco aurait pu s’équiper de ce type de matériel pour permettre au plus grand nombre de suivre ces œuvres. Mais ça n’a jamais été fait. C’est une manière de mettre un peu à côté la production anglophone et ça dure depuis trop longtemps. L’autre élément, c’est qu’au Fespaco, on a affaire à des fonctionnaires et par conséquent, ces gens-là s’occupent du cinéma comme ils s’occuperaient d’agriculture ou d’hydraulique pastorale. Ils ne sont pas là parce qu’ils ont la passion du cinéma. D’ailleurs, quand vous voyez les trajectoires de ceux qui ont travaillé au sein du Fespaco, vous vous rendez compte qu’ils sont allés faire autre chose après. On n’est pas dans une exigence, dans une vision du cinéma. C’est pourquoi, après 16 ans de présence, c’est la huitième et dernière édition à laquelle je participe. Je ne remettrai plus pied ici parce qu’il n’y a pas d’espoir de changement et d’évolution. Il n’y a pas de respect des cinéastes et du cinéma, par conséquent je n’ai plus rien à faire au Fespaco. C’est une décision mûrement réfléchie.

Afrik.com : Pour se faire l’avocat du diable, on pourrait se demander si ce n’est pas Cannes qui vous donne la grosse tête…

Mahamat-Saleh Haroun :
Pas du tout. J’ai été l’initiateur d’une association de cinéastes, qui s’appelle la Guilde, créé en 1997. François Wokouache du Cameroun et moi avons initié une pétition cette année-là où on menaçait le Fespaco de retirer nos films si nous n’avions pas une chambre avant midi, le lendemain de notre arrivée. Il se trouve qu’en 1997, nous étions une vingtaine de cinéastes à ne pas avoir de chambre et nous avons passé la nuit, ici, à la belle étoile autour de la piscine. L’Afrique que je porte mérite mieux et je ne veux pas sombrer en cautionnant ce type d’attitude : c’est une forme de lucidité, ce n’est pas avoir la grosse tête.

Afrik.com : Aujourd’hui, y a-t-il une alternative à l’institution Fespaco qui promouvrait mieux le cinéma africain ? Que peut-on faire : refaire un autre festival ?

Mahamat-Saleh Haroun :
S’il y a des amoureux du cinéma, la solution est de peut-être faire un autre festival. Il y a déjà quelques personnes qui réfléchissent à la possibilité de créer un festival les années paires à Ouagadougou avec une toute petite sélection exigeante : dix films pendant une semaine. Notre cinéma mérite mieux que cette léthargie qui ronge chaque année l’enthousiasme de tout un chacun.

Afrik.com : Votre prochain film devrait porter sur le drame du Probo Koala, ce bateau qui a déversé des déchets toxiques à Abidjan, en Côte d’Ivoire…

Mahamat-Saleh Haroun :
C’est en tout cas sur un bateau qui est allé déverser des déchets toxiques en Afrique. On doit tourner en juillet. Une partie du tournage se fera à Dakar et l’autre à Paris.