
La 132e édition du Grand Magal, célébrée le dimanche 2 août, a une nouvelle fois confirmé le poids économique exceptionnel du pèlerinage. Mais derrière les centaines de milliards de francs CFA dépensés en quelques jours apparaît un paradoxe : Touba concentre une demande exceptionnelle pendant quelques jours, sans parvenir encore à transformer cette manne en emplois durables pour sa jeunesse.
Le chiffre a été abondamment repris pendant le Magal 2026 qui génèrerait près de 630 milliards de francs CFA de retombées économiques. Il mérite toutefois une précision. Cette estimation provient d’une étude conjointe de l’Université Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba et de l’Université Alioune Diop de Bambey, dont les résultats ont été présentés le 29 juillet 2026.
Coordonnée par le Dr Souleymane Astou Diagne, l’étude évalue précisément l’impact économique du Magal 2025 à 629,62 milliards de FCFA, contre 250 milliards en 2017. La progression est spectaculaire : en huit ans, le poids économique du rassemblement a été multiplié par environ 2,5.
Les chercheurs distinguent 375,31 milliards de FCFA d’effets directs, 102,90 milliards d’effets indirects et 151,41 milliards d’effets induits. L’alimentation constitue le premier poste de dépenses des ménages, avec 225,52 milliards de FCFA. La filière de l’élevage aurait, de son côté, généré près de 33 milliards, tandis que plus de 100 000 ruminants ont été sacrifiés en 2025 à l’occasion du pèlerinage.
Une croissance qui ne ralentit pas
L’ampleur du phénomène continue de progresser, même si les estimations de fréquentation diffèrent selon les méthodes employées. L’étude d’impact économique retient environ 5,1 millions de participants en 2025. Une autre enquête, coordonnée par l’économiste et statisticien Moubarack Lô, avance le chiffre de 6,58 millions de pèlerins.
Selon ses travaux, la fréquentation serait passée de trois millions de participants en 2011 à plus de 6,5 millions en 2025. Si cette dynamique se poursuit, le Magal pourrait accueillir jusqu’à treize millions de personnes dans une dizaine d’années.
Face à cette perspective, Serigne Bassirou Abdou Khadre Mbacké, porte-parole du khalife général des mourides, a appelé lors de la cérémonie officielle du 3 août l’État et la communauté mouride à anticiper dès maintenant les besoins des dix prochaines années.
L’événement mobilise désormais les transports, le commerce, les télécommunications, les services financiers, l’élevage et l’agroalimentaire. Mais une grande partie des produits consommés à Touba est fabriquée ou transformée ailleurs. La ville crée une demande exceptionnelle sans disposer des entreprises capables d’y répondre.
Pour les auteurs de l’étude, la priorité consiste à conserver localement une part plus importante de la valeur créée. Ils estiment que des investissements dans l’agroalimentaire, le cuir, le numérique, la logistique et la formation pourraient permettre la création de 100 000 emplois en trois ans. La valorisation sur place des peaux des animaux sacrifiés pourrait, par exemple, favoriser le développement de tanneries et d’activités de maroquinerie.
Les jeunes de Touba veulent partir
C’est le constat le plus dérangeant des études publiées à l’occasion de cette édition. Un diagnostic stratégique commandé par le Comité d’organisation du Magal révèle que 77,4 % des jeunes interrogés envisagent de quitter le territoire.
L’étude, conduite par un groupe d’experts dirigé notamment par le Pr Djiby Diakhaté avec l’appui de l’Institut africain de management, décrit pourtant une jeunesse particulièrement entreprenante. Près de 48,2 % des jeunes actifs interrogés ont créé leur propre activité. Mais plus de 90 % travaillent dans le secteur informel et près de 95 % ne disposent ni de contrat ni de protection sociale.
Le financement représente le principal obstacle pour 92,2 % des jeunes entrepreneurs. La formation constitue une autre faiblesse : seuls 14,6 % des répondants déclarent avoir bénéficié d’une formation professionnelle. Touba est ainsi devenue l’un des grands pôles commerciaux du Sénégal sans disposer d’un appareil productif et éducatif à la mesure de son dynamisme.
Le rapport met néanmoins en avant les ressources propres à la ville avec les dahiras, les réseaux confrériques, la diaspora, les tontines et les mécanismes traditionnels de solidarité. Ces structures facilitent déjà le financement, l’apprentissage et l’accès aux marchés. Encore faut-il les relier davantage aux politiques publiques, aux établissements de formation et aux secteurs capables de créer des emplois durables.
Les routes, autre coût du Magal
L’édition 2026 a également confirmé l’importance des moyens publics déployés autour de Touba. 4 823 policiers et plus de 3 000 gendarmes ont été mobilisés. La ville bénéficie par ailleurs d’une première phase de travaux d’assainissement de 15 milliards de FCFA, intégrée à un programme plus large destiné à améliorer le drainage des eaux pluviales et à lutter contre les inondations.
Le bilan humain demeure cependant lourd. Selon le point communiqué par les sapeurs-pompiers le mardi 4 août à 15 heures, 528 interventions ont été réalisées depuis le début du dispositif. Elles ont concerné 792 victimes, dont 25 personnes décédées. Les accidents de la circulation représentent 329 interventions et la totalité des décès recensés. Les cyclomoteurs sont particulièrement concernés, avec 244 victimes et neuf morts.
Cette 132e édition laisse donc ouverte la question de la transformation d’un rassemblement qui génère plus de 600 milliards de FCFA en moteur permanent de développement pour Touba. Les études publiées cette année convergent sur la réponse. La ville dispose déjà de la demande et des réseaux de solidarité ; il lui reste à bâtir un appareil productif et éducatif à la hauteur, avec les financements et les formations qui permettraient à l’économie du Magal de durer toute l’année.




