Madagascar : entre Moscou, Washington et Paris, la diplomatie tous azimuts du nouveau régime


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Madagascar France la Chine et les États-Unis
Madagascar France la Chine et les États-Unis

Entre rapprochement avec la Russie, approfondissement de sa coopération avec la France et multiplication de partenariats stratégiques avec les États-Unis et la Chine, Madagascar s’efforce de redéfinir sa place dans un environnement international de plus en plus concurrentiel. Cette stratégie d’ouverture tous azimuts interroge toutefois la cohérence et la clarté de la politique étrangère de la Grande Île, donnant parfois le sentiment d’une conduite à vue depuis le départ du président élu Rajoelina. Ce flottement se reflète par ailleurs dans la situation intérieure, elle aussi instable, marquée par des tensions politiques, sécuritaires et sociales persistantes. Dans ce contexte, la transition menée par le colonel Randrianirina se trouve soumise à de fortes pressions.

Le 5 mars, Richard Martin Rakotonirina, ancien président malgache de l’association Les Amis de la Russie, a annoncé la création d’un nouveau parti politique à Madagascar : le Réveil patriotique de Madagascar uni (RPMU). Cette initiative intervient dans un contexte de rapprochement accéléré entre Antananarivo et Moscou depuis l’arrivée au pouvoir du colonel Michaël Randrianirina en octobre 2025 après son coup d’Etat militaire contre le président Andry Rajoelina. Visite officielle au Kremlin, coopération militaire renforcée et projets économiques : en quelques mois, la Russie s’est imposée comme un partenaire de plus en plus visible sur la Grande Île.

En février, le colonel Randrianirina s’est rendu à Moscou (juste avant Paris) à bord d’un avion russe affrété spécialement pour ce déplacement, une visite destinée à consolider les relations entre les deux pays. « Nous sommes ravis de vous annoncer notre détermination à travailler avec la Russie. Nous sommes prêts à entamer une nouvelle ère de coopération et nous pensons que la Russie va beaucoup nous aider dans cette période un peu difficile tant sur le plan politique qu’économique », a-t-il déclaré publiquement lors de son séjour dans la capitale russe.

Dans la continuité de cette visite, il a accordé son premier entretien à une chaîne étrangère à Russia Today en français, avant de s’adresser à France 24 en malgache, un choix hautement symbolique. « Nous pensons que la coopération avec l’armée russe permettra de renouveler les équipements et les armements, et de renforcer le savoir-faire de l’armée malgache », a-t-il notamment affirmé sur RT.

Multiplication des partenariats

Cette coopération commence déjà à se traduire concrètement sur le terrain. En début d’année, la Russie a envoyé deux hélicoptères Mi-8, six camions de transport militaire ainsi que 63 tonnes de nourriture afin d’aider les victimes du cyclone tropical intense Gezani. Ces équipements, dépourvus d’armes, « seront ensuite mis à disposition des Forces armées » selon le Président de la Refondation. Elles font suite à une livraison de fusils et de lance-roquettes antichars en décembre à destination de la garde présidentielle malgache.

Dans le même temps, la coopération militaire s’intensifie. En janvier, cent quarante instructeurs militaires russes sont arrivés sur la Grande Île pour former les forces malgaches à l’utilisation de nouveaux équipements et renforcer les capacités opérationnelles de l’armée. Le 6 mars, une cérémonie officielle a eu lieu récompensant les premiers éléments militaires malgaches formés (entraînement de base et maniement des drones).

Cette montée en puissance s’est accompagnée du lancement d’un projet d’une usine d’armement, en lien avec une entreprise chinoise. La société civile locale se pose des questions quant aux priorités du gouvernement. Or, selon plusieurs observateurs du continent, l’armée serait en train de profiter de la période de transition pour consolider son contrôle de l’appareil d’Etat Malagasy.

Le rapprochement ne se limite pas au domaine sécuritaire. Sur le plan économique, la visite discrète à Antananarivo de Mikhail Dorofeev, numéro deux de la banque publique russe PSB, en janvier, a alimenté les spéculations autour de futurs projets de coopération financière et d’investissements. Cette initiative s’inscrit dans une série de contacts visant à explorer des opportunités dans les secteurs énergétiques et miniers.

L’ensemble de ces démarches s’inscrit dans la stratégie plus large du Kremlin en Afrique, consistant à combiner diplomatie politique, coopération sécuritaire et partenariats économiques afin de renforcer son influence sur le continent. Or, compte tenu de l’influence délétère des sociétés de sécurité russes au Sahel, et leur prédation sur les ressources locales, les inquiétudes s’amplifient dans et en dehors de la Grande-Ile.

La France reste un partenaire stratégique

Alors que Moscou et Paris se livrent une féroce guerre d’influence dans l’Océan Indien, Madagascar souhaite consolider également ses relations avec la France, un partenaire historique tout en assumant vouloir le réduire. Le 24 février, quelques jours après sa visite à Moscou, le colonel Michaël Randrianirina a été reçu par le président français Emmanuel Macron au palais de l’Élysée.

La ministre des Affaires étrangères de Madagascar, Christine Razanamahasoa, et la ministre déléguée chargée de la Francophonie, des partenariats internationaux et des Français à l’étranger ont signé une déclaration d’intention réaffirmant les liens étroits et historiques entre les deux pays. Celle-ci portait notamment sur l’économie bleue et le développement du port d’Antsiranana non loin des principaux couloirs maritimes de l’océan Indien et hébergeant la principale base navale de l’île. Un projet pour lequel plusieurs pays se sont positionnés comme la Russie et ou les Émirats.

En janvier, le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, s’était entretenu avec son homologue malgache Christine Razanamahasoa. Dans un communiqué, il a rappelé que « plusieurs projets avaient été agréés en décembre 2025 dans les domaines de la santé, de la sécurité alimentaire, de l’aménagement urbain et de l’énergie. Ils sont en cours de mise en œuvre. ».

Paris reste ainsi un partenaire clé pour les programmes de développement et de gouvernance. Cette coopération s’inscrit dans la continuité des relations historiques entre les deux pays et reflète l’importance stratégique de Madagascar dans l’espace indopacifique. La France ménage donc pour le moment la relation tout en observant comment la transition s’effectuera.

Les Etats-Unis et la Chine au tournant

Au-delà du rapprochement récent avec la Russie et des relations historiques avec la France, Madagascar suscite également l’intérêt croissant d’autres grandes puissances, notamment les États-Unis. Washington y soutient notamment des programmes de développement et d’appui institutionnel, tout en cherchant à renforcer la stabilité régionale dans l’océan Indien. En janvier, trois émissaires américains se sont rendus à Madagascar pour discuter de l’accueil de quota de migrants illégaux que Washington souhaite expulser, mais qui ne peuvent ou ne veulent pas retourner dans leur pays d’origine pour différents motifs, notamment politiques ou sécuritaires.

Madagascar bénéficie par ailleurs d’un accès préférentiel au marché américain dans le cadre de l’AGOA, un dispositif qui favorise les exportations malgaches. Les États-Unis représentent 15 % des exportations malgaches principalement textile, vanille, titane, cobalt et nickel. Cette relation économique s’accompagne d’une coopération diplomatique et sécuritaire visant à consolider la gouvernance et les capacités de défense du pays.

La Chine s’est également imposée ces dernières années comme un partenaire de plus en plus présent à Madagascar. Pékin multiplie les investissements dans les infrastructures, les mines, l’énergie ou encore les travaux publics, dans le cadre de sa stratégie d’expansion économique en Afrique et dans l’océan Indien. En 2019, Pékin est devenu le premier fournisseur de Madagascar et troisième client représentant environ 15,4 % du commerce extérieur de l’île.

Les entreprises chinoises participent ainsi à plusieurs projets de construction et de modernisation d’infrastructures, tandis que les échanges commerciaux entre les deux pays continuent de progresser. Cette présence économique s’accompagne d’un renforcement des relations diplomatiques, illustrant l’intérêt stratégique de la Chine pour Madagascar, dont la position géographique en fait un point d’appui important dans la région.

« Schizophrénie diplomatique »

Depuis le coup d’État, les autorités malgaches ont entrepris une tentative de diversification tous azimuts de leurs partenariats internationaux. Russie, États-Unis, Chine, France… l’île souhaite multiplier les alliances pour attirer des investissements, renforcer ses capacités de défense et éviter toute dépendance excessive à un seul partenaire, tout en consolidant le nouveau pouvoir. Mais ce grand écart suscite méfiance et incompréhension. Les institutions multilatérales panafricaines observent la transition avec une vigilance accrue.

La situation intérieure reflète cette incertitude. Madagascar reste un territoire fragile : tensions politiques, crises sociales et menaces sécuritaires s’entremêlent. Chaque déséquilibre local se répercute directement sur le canal du Mozambique, corridor maritime stratégique reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe, déjà fragilisé par la piraterie et les trafics. Avec le redéploiement de flux commerciaux vers l’océan Indien à la suite des attaques en mer Rouge, la stabilité de la Grande Île est devenue un enjeu majeur non seulement pour la sécurité maritime mais aussi pour l’équilibre des puissances régionales.

Cette diplomatie tous azimuts de la junte contraste fortement avec la ligne plus stable adoptée sous la présidence d’Andry Rajoelina, qui cherchait à consolider les partenariats traditionnels tout en ouvrant progressivement l’économie à de nouveaux acteurs. Depuis son départ, le pays semble naviguer à vue, oscillant entre ouverture et prudence, sans stratégie lisible. Dans ce contexte, la pression monte comme dans une cocotte-minute : chaque crise ou tension risque de provoquer un emballement difficile à contenir, mettant en péril l’équilibre fragile de l’île et la stabilité de la région.

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