M comme Minces

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

M

MINCES

Pour Karine Willemez, blonde aux yeux verts, 1m72 pour 55 kg, depuis nos 15 ans!

Les Françaises sont minces.
Ce fut l’une des premières constatations que notre tribu féminine, quatre sœurs et une maman, fit dès notre arrivée en France.
Et l’un de nos premiers objectifs à atteindre, si nous voulions devenir totalement françaises.

En Orient, les femmes ont traditionnellement, parce que les rondeurs féminines signalaient autrefois l’aisance financière de l’époux, ou, disent les femmes là-bas, parce que les hommes aiment ça, des formes plus généreuses, et dans les années 60 au Liban, où nombre de mamans n’étaient pas les femmes actives d’aujourd’hui, et où l’occidentalisation des esprits n’avait pas encore atteint les canons de beauté féminins, les femmes passé la quarantaine affichaient souvent des rondeurs sans complexes.

Devenir mince fut donc, implicite, l’un des objectifs que nous devions atteindre si nous voulions ressembler aux autres femmes d’ici. Pour nous les filles, cela ne fut pas trop difficile: nous étions, ou allions entrer, dans l’âge de l’adolescence, où les jeunes filles en France contrôlent leur ligne, parfois obsessionnellement. Mais j’ai le souvenir d’avoir été bien plus zélée, dans mes privations de chocolat, de frites, et de gâteaux, que mes copines du même âge. Et d’avoir, lorsque j’avais faim, croqué plus de pommes et de carottes dans le frigo, suivant à la lettre les conseils des magazines féminins, que mes amies qui, sans complexe, engloutissaient devant moi de pleines tartines de beurre de miel ou de Nutella.

Jusqu’à l’âge de 18 ans, je mis ainsi un point d’honneur à être d’une minceur absolue, et j’affichais fièrement mes 45 kilos dans des jeans moulants, comme le voulait la mode de l’époque. Les retours estivaux au Liban récompensaient nos efforts, mes sœurs et moi: en maillot, sur la plage, nous étions fières de nous afficher « minces comme des Françaises », ce qui, ajouté à notre accent, faisait de nous des émigrées parfaitement intégrées, même si ce dernier mot, mais pas l’idée, n’existait pas pour en parler.

Pour ma mère, le combat ne fut jamais gagné, s’il fut jamais tenté. Mais il fut résolu le jour où, alors qu’elle confiait à notre médecin de famille, Docteur Nobillat, ses problèmes de ligne et de poids, il lui répondit en riant, par cette exclamation devenue légendaire: « Mais Madame Khouri-Dagher, vous avez le Bassin méditerranéen! ». Le Bassin méditerranéen: notre différence – car mes sœurs, sorties de l’adolescence, commençaient à afficher les formes féminines des femmes orientales – trouvait ainsi une justification scientifique, énoncée en structure osseuse, morphologie, typologie physique. La difficulté de ma mère à se mettre en pantalon, comme ses amies dont elle enviait la taille – car, en femme élégante, elle savait ce qui la mettait au mieux en valeur – trouvait enfin un fondement rationnel.

Car la première application de la minceur était de pouvoir se mettre en pantalon, symbole de la femme moderne en Occident. Symbole de sa minceur, c’est-à-dire de son activité, par opposition aux femmes orientales traditionnellement restant dans les maisons. Symbole de son égalité avec l’homme aussi, puisqu’elle lui vole la moitié de son costume. Symbole de ce qu’elle n’est pas seulement femme séductrice, c’est-à-dire définie par rapport au mâle, mais une femme d’action, indépendante et libre. Symbole de sa jeunesse, c’est-à-dire du fait qu’une mère de famille peut être autre chose qu’une maman, et au choix jouer au ballon ou faire du vélo. Je ne comprends qu’aujourd’hui tout ce qu’impliquait, inconsciemment, cet objectif de minceur, et les tenues vestimentaires et activités qu’il autorisait.

Les Françaises ne sont pas seulement minces, avait constaté à l’école la petite fille que j’étais: elles sont souvent aussi grandes. Et blondes. Et claires de peau. Et avec les yeux bleus ou verts. Aujourd’hui que la mondialisation a enfin redonné leur fierté aux cultures du Sud et à tout ce qui va avec – musique, cuisine, traditions, beautés physiques, etc… – on aura peut-être du mal à s’imaginer qu’une petite fille brune, au physique typiquement méditerranéen, et qui était plutôt jolie, ait pu, dans la France des années 70, rêver d’être, comme sa copine de classe Kathy, grande, blonde, mince, avec des yeux verts.

Je réalise aujourd’hui que, derrière ce dénigrement de notre type physique, et la valorisation du type européen, c’est en réalité le dénigrement de tout ce que nous étions, dans ce que nous avons de plus intime – notre chair – qui s’exprimait là, suivant en cela un modèle courant de « complexe du colonisé » qu’ont connu des millions d’hommes et de femmes au Sud, et que vivent encore, de nos jours, les Africaines qui se blanchissent la peau ou les jeunes Chinoises qui se font opérer pour avoir des yeux, des nez, et des visages, qui ressemblent le plus à ceux d’Occident et leur fassent oublier leur biologique Extrême-Orient.

Sophie Besssis, journaliste française née en Tunisie, décrit très bien ceci dans son livre sur la « suprématie » de l’Occident sur ceux qu’elle nomme « les autres » * :

« Dans la cour du lycée Jules-Ferry, à Tunis, au milieu des années cinquante (…), sous l’antique préau, à la récréation, les clivages nationaux ou communautaires ne baissaient pas la garde devant l’apparent œcuménisme des camaraderies enfantines. Il y avait les Tunisiennes, arabes ou juives presque confondues en face des « Françaises », cette entité globale dont l’homogénéité transcendait les amitiés particulières que l’on pouvait nouer avec une de ses parties. Car les Françaises nous écrasaient de leur mépris. Sans nous accomoder de leur arrogance, nous ne doutions pas, nous-mêmes, de leur supériorité. Elles étaient blondes d’abord, avec des cheveux longs et « raides », dont elles pouvaient rejeter les mèches en arrière d’un geste élégant de la tête. Devant cette vision de nature proprement angélique, la contemplation masochiste des touffes noires et frisées garnissant notre crâne nous était un inépuisable sujet de douleur ».

Aujourd’hui les petites Françaises blondes des quartiers se font natter les cheveux pour ressembler à leurs copines africaines, les femmes des beaux quartiers se font bronzer par UV pour ne plus avoir la peau blanche mais tannée, des mannequins noires ou brunes affichent pour des cosmétiques leur évidente beauté, Yannick Noah s’affiche en dreadlocks pour affirmer son africaine moitié, et certaines gamines de banlieue, dont les parents ont émigré, ne sont plus complexées d’être brunes mais au contraire fières d’être différentes, en se montrant plus que brunes: voilées. Une autre façon de vivre, à l’exact opposé de leurs aînées, ce complexe du colonisé.

* Sophie Bessis, L’Occident et les autres. Histoire d’une suprématie. La Découverte, 2001.