M comme Mères

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

M

Mères

Les mères arabes sont des mères juives.

Autrement dit: la mère arabe est très proche du modèle de la yiddish mamma. Tellement proche qu’il y a quelques années nous, les filles, avons offert à notre mère en cadeau Comment devenir une mère juive en dix leçons*, livre humoristique où nous trouvions, exactement décrit, le portrait de notre chère maman. Car nous fûmes soulagées d’apprendre que nous étions des millions sur terre à vivre le sort d’enfant de mère juive – ou arabe.

Qu’est-ce qu’une mère arabe? Si vous voulez le savoir, le mieux est de lire ce petit livre sur les mères juives**. Voilà de quoi déranger bien des personnes – le plus souvent des hommes, car ce sont eux qui produisent les discours dominants, qu’on nomme aussi idéologies – qui veulent encore opposer juifs et arabes. Mais nous les femmes, qui sommes attentives aux modes de vie au quotidien, qui fondent ce qu’en anthropologie on appelle une culture, savons bien que nous arabes et juifs sommes cousins, frères ennemis aujourd’hui en une région douloureuse du monde, mais frères quand même. « Nous sommes tous des fils d’Adam », disent souvent les Arabes – Kollena Béni Adam. Et je note que Ben, qui veut dire fils en arabe comme en hébreu (équivalent du suffixe anglais son (fils), comme dans Richardson), signe dans le monde arabe à la fois les patronymes juifs – Bénisti, Bénichou, Bensoussan,.. – et musulmans – de Ben Barka à Ben Laden. Tous fils de notre ancêtre juif Abraham, qui se dit Ibrahim en arabe, et dont la fête constitue la plus grande fête religieuse musulmane, le Aïd el Kébir – la Grande Fête – qui célèbre le sacrifice d’Abraham consentant à immoler son fils en obéissance à Dieu, mais le fils sera changé en agneau par un miracle divin, et voilà pourquoi les musulmans tuent le mouton pour cette fête-là.

Une mère arabe, comme une mère juive donc, c’est, pour résumer, une mère qui considère, même quand vous avez dépassé 40 ans, que vous avez toujours 10 ans. Et le « Je suis ta mère » est la sentence-barrage qui bloque toutes vos velléités de lui faire comprendre le contraire. Suivi parfois de « Moi, j’obéissais à ma mère ». Une mère arabe peut aller jusqu’à ressembler à ce que certains anthropologues ont nommé une « mère dévorante » ***: l’autorité est chez elle l’expression de l’affection. Les mères arabes sont des mères autoritaires – la Méditerranée a souvent été décrite comme l’empire du matriarcat.

Jusqu’à un âge avancé donc, si vous êtes arabe, votre mère va s’occuper de vous – ce qui, pour elle, signifie en premier: s’inquiéter pour vous. Dans les années 70, sans doute par la proximité encore chaude des rapatriements massifs de 1962, des humoristes en France raillaient en sketches très populaires ce modèle de mère juive, Guy Bedos et Marthe Villalonga, avec l’accent de là-bas, nous faisaient mourir de rire, nous famille libanaise n’ayant jamais mis les pieds à Alger, car nous reconnaissions nos dialogues nos habitus nos relations familiales – une même culture familiale.

Vous aussi avez peut-être connu ces questions, ces inquiétudes: mangez-vous assez bien au resto U? Cette amie étudiante avec laquelle vous êtes partagez votre appartement, est-elle fréquentable? Est-ce bien sage de vouloir partir sac au dos en Malaisie? Faire du théâtre au lieu d’études sérieuses, est-ce bien raisonnable? Vivre avec ce jeune homme sans être mariée, que vont dire les gens? Quitter cette multinationale pour créer sa boîte, est-ce prudent avec une femme et trois enfants? Partir s’expatrier au Japon, n’est-ce pas un peu trop loin? Etc etc…

Mais votre mère ne s’inquiète pas pour vous. Car ce mot n’existe pas en arabe. Significativement, en arabe, « je m’inquiète pour toi » se dit: nettammen aaleyk, ce qui signifie d’abord prendre des nouvelles, dans le sens de « se rassurer », c’est-à-dire au contraire: cesser de s’inquiéter . Comme si le stade naturel de la relation mère/enfant – même adulte ! – était justement de se faire du souci, avec la double signification – à la fois plein d’affection et préoccupé – du verbe se soucier de. Ettammen, se soucier de, est donc un verbe connoté positivement dans la culture arabe: voilà pourquoi nos mères s’inquiètent constamment pour nous: c’est leur manière à elles d’exprimer leur affection. Voilà pourquoi nous avons si souvent le sentiment que nos mères se mêlent de notre vie: c’est leur manière à elles de se soucier de nous – yettammenou aaleyna.

Mère arabe? Mère juive? Mon amie Judith, dont la mère est polonaise et catholique, qui a 50 ans et deux grands enfants, me dit, en soupirant et en riant, quand je lui dis tout ça: mère slave aussi ! Et je connais quelques mères de Champagne ou de Bretagne qui s’inquiètent pareillement pour leurs enfants, même devenus grands, et même, aussi, quelques mères de Paris!

Dialogue des cultures: plutôt que des colloques savants, parlez donc aux mamans! Et écoutez les parler à leurs enfants. Vous verrez qu’ici et là, on n’est pas si différents…

* Dan Greenburg, Comment devenir une mère juive en dix leçons, Seghers, 1991.
** Pour une description sociologique des mères arabes, on pourra plus sérieusement lire l’ouvrage de Camille Lacoste-Dujardin, Des mères contre les femmes. Maternité et matriarcat au Maghreb, La Découverte, 1996.
*** Denise Paulme. La mère dévorante. Essai sur la morphologie des contes africains, Gallimard, 1998.

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher