Lutte sociale démocratique ou lutte de libération révolutionnaire en Afrique (2)

Quel chemin pour défense des droits et libertés aujourd’hui en Afrique ?
Sous quel mode faut-il, de nos jours, plus d’un demi-siècle après la fin de la colonisation, concevoir les luttes collectives et individuelles pour la conquête des droits et des libertés fondamentales dans les Etats indépendants d’Afrique ? Faut-il encore les concevoir en termes de lutte de libération nationale contre le néocolonialisme ou en termes de lutte sociale et de mouvements sociaux  à mener dans une démocratie électorale-représentative ?

Déroulons la dialectique qui conduit implacablement au retournement de la lutte de libération en système d’oppression généralisé. Contrairement à la lutte sociale, où des adversaires sociaux s’affrontent dans une société composite pour défendre, par le compromis, leurs droits et leurs intérêts divergents également légitimes en se référant à des valeurs communes, la lutte de libération révolutionnaire ou communautaire recouvre une logique de violence de renversement d’un rapport de domination et d’exclusion qui brise la société en distinguant en elle des exploiteurs et des exploités, des étrangers et des autochtones. La logique politique du mouvement de libération est donc celle du renversement des rapports sociaux et de la prise du pouvoir par l’avant-garde de la catégorie dominée. Elle n’est pas celle de la défense des droits et de la représentation politique des intérêts de la diversité sociale.

Ceux qui interprètent les conflits sociaux en termes de domination et d’exploitation subie et en termes de lutte de libération nationale refusent donc le compromis pour résoudre le conflit qui oppose les intérêts nécessairement divergents dans une société hétérogène. Selon la grille de lecture du nationalisme révolutionnaire et communautaire, les autochtones exploités, composant le « peuple » soumis à la domination d’une minorité formée par les colonialistes et leurs relais locaux, se font face dans les Etats indépendants d’Afrique qui ne sont rien d’autres que des « Etats fantoches » construits pour servir les intérêts des multinationales du capitalisme.

Dans cette vision homogénéisante communautariste et clivante de la société, l’adversaire social dans les sociétés composites modernes africaines est donc défini comme un exploiteur, un ennemi, un traître au peuple et à la nation. Dans le conflit social, le peuple et la nation affrontent des ennemis intérieurs et extérieurs. Pour mettre fin au conflit social et pour « réconcilier la société avec elle-même », le nationalisme révolutionnaire et communautaire prône logiquement l’éradication des ennemis du peuple, des traîtres, des exploiteurs et des étrangers. La transformation des mouvements de libération en système d’oppression et de meurtre collectifs est donc fatale. Le mouvement de libération conduit ainsi finalement à l’éradication de la conflictualité sociale, à l’élimination des adversaires sociaux, à l’étouffement de la dissidence, à l’expulsion de la différence et de la contradiction et, finalement, à l’asservissement du plus grand nombre par l’élite dirigeante.

La lutte de libération, menée contre l’exploitation et la domination étrangères, installe au final une dictature autochtone unanimiste qui asservit et clientélise la société civile et la société politique. Elle accouche d’un Etat communautaire dirigé par un leader charismatique incarnant une volonté générale ethniquement définie. Le cas d’école ivoirien illustre cette conclusion fatale du nationalisme communautaire et révolutionnaire.

La lutte sociale démocratique est le moyen de l’émancipation

L’échec historique des mouvements de libération nationale, l’incapacité notoire des communautarismes et des populismes à émanciper les peuples et à promouvoir le développement endogène, comme l’atteste l’exemple récent de la Côte d’Ivoire, obligent donc à explorer pleinement la voie de la démocratie électorale représentative, de ses valeurs et des outils institutionnels qui pourront permettre d’y défendre les droits et les libertés individuelles et collectives. La logique interne du mouvement de libération est la prise du pouvoir d’Etat par l’avant-garde organisée des dominés. Elle substitue la domination des dominés à celle des anciens dominants. Elle définit la justice sociale comme renversement des termes de la domination au profit exclusif d’une catégorie sociale dont l’histoire a prouvé qu’elle se réduisait finalement à l’avant-garde organisé qui s’emparait de l’Etat. La logique de la démocratie est au contraire celle de la représentation politique des intérêts de tous les acteurs sociaux et celle de la défense de leurs droits. Elle définit la justice sociale comme reconnaissance et réalisation effective de ces droits.

Il faut donc préférer la voie de la lutte sociale d’acteurs autonomes dans une société civile structurée et forte à celle de la lutte de libération révolutionnaire et communautaire qui conduit à la domination, aux régressions sociopolitiques et à l’anti-développement. La conquête des droits et les libertés s’effectue à travers les compromis construits dans les cadres institutionnels et juridiques de la démocratie électorale-représentative. La solution du problème de l’émancipation socio-économique et politique des Etats africains ne passe pas par la lutte de libération nationale, par la révolution, par les démocraties communautaires et par les Etats populaires. Elle se trouve dans les luttes sociales d’une société civile organisée et éclairée, dans la formation d’un Etat démocratique représentatif et politiquement responsable.